Lampadaire ou paratonnerre politique?

Publié le 12 janvier 2012

Des candélabres d’inspiration XIXe siècle ou des « fuseaux trifoliés » de 12 mètres de haut? Comment la mairie a décidé de ne pas choisir. 

Les 26 candélabres de la place Meynard, d'inspiration XIXe, datent en réalité de 1986 (Photo Marthe Rubio)

« Profitez en, prenez la dernière photo. Ils vont bientôt disparaître, nos lampadaires!  » s’époumone un passant , lundi 9 janvier, à 19h07, place Saint-Michel.  « Ils vont nous dénaturer la place » reprend l’homme, calmé. D’ici quelques mois, les candélabres actuels vont définitivement disparaître de la place Meynard, communément appelée place Saint-Michel. Récit d’un changement qui n’a pas été sans rebondissements.

Des « fuseaux trifoliés »

Construits en acier et ornementés de volutes, les lampadaires actuels, d’inspiration XIXe, ont été installés lors du dernier réaménagement de la place en 1987. Comportant un socle en béton à leur pied, ils sont utilisés comme des bancs par les anciens, comme terrains de jeux par les gamins ou comme étal de marchandises par les brocanteurs.

Dans le projet de réaménagement présenté à la mairie en juin dernier, le cabinet d’architectes Obras, qui s’est vu confier la maîtrise d’oeuvre, prévoit de retirer la totalité des lampadaires, et de les remplacer. De grands mâts contemporains de douze mètres diffuseront une lumière blanche au lieu de la lumière jaune actuelle. Seul hic, certains habitants ont du mal à accepter ces fameux « fuseaux trifoliés » choisis parce qu’ils « tirent la matière vers le ciel, comme un écho contemporain à l’élancement des édifices gothiques ».

 « Qu’on nous épargne ça à Saint-Mich’ !»

Christophe Lastécouères vit depuis dix ans dans la rue des Allamandiers et son appartement donne directement sur la place. « On avait déjà des brosses à dents (les imposants luminaires futuristes éclairant le quartier de la gare, NDLR) à la gare Saint-Jean, qu’on nous épargne ça à Saint-Mich’ ! Ces lampadaires, c’est le lieu de sociabilisation du quartier. Regardez par la fenêtre! Les anciens combattants, les Marocains s’y installent toute la journée pour discuter, pour se retrouver..

Si Christophe Lastécouères s’inquiète des grands mâts du cabinet Obras, les habitants du quartier ne partagent pas tous son avis. Les enquêtes en ligne réalisées par la mairie montrent que 65% des habitants sont favorables aux luminaires contemporains. Les questionnaires n’ont cependant été remplis que par deux cents habitants, sur les sept mille recensés dans le quartier. Le commissaire enquêteur, missionné par la mairie pour effectuer une consultation générale auprès des habitants de Saint-Michel, a pour sa part émis un avis contradictoire. « Les lampadaires proposés par les urbanistes sont ultra-modernes et choquants. (…) Leur coût paraît disproportionné par rapport à l’amélioration promise. Il est vrai toutefois que leur consommation électrique sera inférieure à celle des lampadaires actuels », écrit-il dans son rapport.

 En 1987, du faux XIXe. En 2011? Du faux XIXe, mais mieux !

Pour Fabien Robert, maire adjoint de la mairie de Bordeaux, en charge du quartier Saint-Michel, l’éclairage doit faire l’unanimité : « Je souhaite que les deux parties, celles qui sont contre les mâts et celles qui y sont favorables, soient satisfaites. Nous voulons que l’ensemble de la population soit contente« . Après de nombreux échanges avec le service en charge de l’aménagement à la mairie, une demande est faite au cabinet Obras de revenir sur le projet, pour modifier l’éclairage de la place.

Dans le deuxième jet, les lampadaires d’inspiration XIXe seront bels et bien retirés, mais remplacés par quoi ? Par de nouveaux lampadaires d’inspiration  XIXe, mais mieux ! Ils seront malgré tout mélangés à quelques mâts contemporains, abaissés à neuf mètres (au lieu des douze d’origine). Une solution hybride qui a l’avantage pour la mairie de montrer sa capacité à faire des concessions. A vouloir plaire à tout le monde, ne risque-t-on pas de produire l’effet inverse ?

« Les gens se prononcent rarement sur les bouches d’égoût »

Eric Limouzin est architecte. Son cabinet est situé en face de la place Saint-Michel. En ambitionnant de conquérir la totalité de la population, la municipalité risque de faire perdre au projet son sens originel, pense-t-il. « Ce compromis est absurde. Ils modifient le projet pour en faire quelque chose d’hybride qui ne va finalement satisfaire personne. A partir du moment où ils ont gagné le concours, la mairie doit respecter jusqu’au bout le choix esthétique des architectes. La solution choisie est symptômatique. On est en période d’élection, alors les élus veulent à tout prix séduire la population. Mais un projet architectural ne peut jamais faire l’unanimité », avance-t-il. Une hypothèse que confirme Ghislain Luneau, responsable du Service des Mises en lumière à la mairie de Bordeaux. « L’éclairage public est toujours un sujet sensible, car c’est une partie très visible de la rénovation. Rares sont les gens qui se prononcent sur les bouches d’égoût », explique-t-il. Et d’ajouter : « Les responsables locaux connaissent la portée symbolique des lampadaires. Ils communiquent en conséquence. C’est pour cette raison que le projet est passé d’une ambition très contemporaine à un projet éventuellement mixte».

En imposant au cabinet Obras de modifier leur projet d’origine, la municipalité montre sa capacité à écouter les remarques des habitants. « Ce changement est symbolique mais il peut permettre à la mairie de faire passer la pilule du reste du projet de rénovation », commente Eric Limouzin. Et le cabinet Obras dans tout ça ? «  C’est sûr que ce n’est jamais agréable, quand on a conçu un projet, de devoir revenir dessus », concède Fabien Robert, «mais ils ont repris les crayons et les calculettes. Ils planchent sur le nouveau projet !», positive le maire adjoint. La nouvelle version devrait être connue en février 2012.

 Marthe Rubio et Julien Gonzalez

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