« Moi j’ai connu des Algérie »

Publié le 12 janvier 2012

Fils d’un haut-fonctionnaire algérien, Mohamed a grandi dans un quartier français d’Annaba. Autour d’un café, il nous raconte ses souvenirs d’adolescent à la fois protégé par sa classe sociale et témoin direct des horreurs de la guerre.

"Sur le bateau j'étais content à l'opposé des pieds-noirs qui quittaient l'Algérie en 62 avec le coeur serré." (Photo DR)

Carrure imposante, regard vif et futé, Mohamed boit son café d’une seule gorgée, empressé de libérer ses mots qui semblent déborder. Sa voix est agitée mais il la maîtrise aussi bien que son français. Mohamed a étudié dans une école française. Il a même enseigné la langue. Il s’amuse à rouler les « r » volontairement. Pour marquer sa différence, son identité.

Tous les jours, il vient à Saint-Michel, pour aider des amis dans leurs tâches administratives. Ses souvenirs d’Algérie, il en parle avec fougue, comme fier d’avoir été le témoin privilégié d’une guerre de libération. 

Des scènes glaçantes, exposées crûment, sous l’oeil d’un garçon de 12 ans. Un demi-siècle plus tard, Mohamed se souvient.

 » J’ai vu des hommes mourir devant moi «  by Saintmichleblog

Le contexte particulier de la guerre rend difficile le jugement. Mohamed le sait. Le regard qu’il porte sur les Harkis est bienveillant. Il n’en a pas été victime. Il se souvient surtout de ceux qui n’ont pas eu le choix. Ceux qui ont « préféré leur mère à la justice » dira Albert Camus.

 » Certains Harkis ont été contraints de prendre les armes » 

Mohamed n’a jamais personnellement ressenti de discrimination ni de rejet. Néanmoins, il a conscience que son statut de fils de fonctionnaire le privilégiait. Une ségrégation colonialiste qui prévalait alors et qui n’épargnait pas les autres Algériens confinés dans les campagnes et autres « ghettos ». Mohamed a connu plusieurs Algérie. Il y a d’abord l’Algérie de son enfance, vécue dans les beaux quartiers, qui se confond avec celle des colons. L’Algérie qui porte le visage de la guerre et sur lequel s’est reflété le rêve d’indépendance de son peuple. Et l’Algérie d’aujourd’hui. Celle qu’il a quittée sans regret, il y a dix ans et dans laquelle il ne se reconnaît plus.

« Moi j’ai connu des Algérie » 

Mohamed pourrait encore parler des heures de son pays natal. Il sent que cela lui fait du bien. Qu’il y a encore des choses en lui qui demandent à être formulées. Mais il a rendez-vous avec un ami. Un rendez-vous informel, dans un café de Saint-Michel. Il s’excuse pour ses digressions, pour ses épanchements. Il aurait aimé en dire davantage. Avoir une parole exhaustive, objective comme si cela était possible. Il s’excuse encore pour la photo sur laquelle il ne veut pas poser « Ma femme s’y opposerait à coup sûr ». Mais il est prêt à parler encore et encore.

Sur la grande place ensoleillée, il tend une main ferme et s’en va. Sa silhouette lourde et cadencée fait résonner ses pas. On croirait entendre le roulement exacerbé de ses « r » qui chante l’Algérie qu’il a aimée.

Louisa Yousfi

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