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Le mystère des momies

Publié le 13 janvier 2012

Depuis plus de deux siècles, l’histoire controversée des « momies de Saint-Michel » entretient mythes et légendes. Qui sont-elles? Que sont-elles devenues ? Et comment expliquer une telle conservation ? L’énigme reste entière.

La "famille empoisonnée" dans le caveau de Saint-Michel, photographiée dans les années 1900 (Photo DR)

L’histoire est bien connue des Bordelais. Elle n’a rien à envier aux histoires que l’on raconte pour faire peur aux enfants. Nous sommes en 1791 : par peur des épidémies, le Directoire ordonne la suppression des deux charniers jouxtant la basilique Saint-Michel construite sur les « vestiges d’un ancien sanctuaire chrétien carolingien devenu église paroissiale vers le début du XIIe », précise Sandrine Lavaud, maître de conférences en Histoire médiévale à l’université de Bordeaux III.

Entre quarante et soixante-dix momies sont déterrées dans un état tel de conservation que l’on décide de les rassembler dans la crypte située sous la tour Saint-Michel. « Le nombre exact de momies retrouvées reste difficile à déterminer. Mais on sait que soixante d’entre elles étaient disposées debout, et droites, sur les six côtés de la salle basse du caveau de la flèche », expliquent Jacques et Colette Lestage, qui organisent depuis plus de 11 ans des visites de la basilique au titre des Recherches archéologiques girondines (RAG).

Portefaix

Les momies suscitent très rapidement la curiosité des Bordelais et la venue d’écrivains célèbres comme Gustave Flaubert et Théophile Gautier. « J’avoue que je me suis assez diverti à contempler les grimaces de tous ces cadavres de diverses grandeurs, dont les uns ont l’air de pleurer, les autres de sourire, tous d’être éveillés et de vous regarder comme vous les regardez » confie le jeune Flaubert après une visite. Mais c’est Victor Hugo qui leur assure une célébrité nationale lors de sa visite en 1843: « Imaginez un cercle de visages effrayants au centre duquel j’étais. Les corps noirâtres et nus s’enfonçaient et se perdaient dans la nuit. Mais je voyais une foule de têtes sinistres et terribles qui semblaient m’appeler avec des bouches toutes grandes ouvertes, mais sans voix, et qui me regardaient avec des orbites sans yeux » écrit-il dans son récit de voyage entre Bordeaux et Biarritz.

À ces écrits s’ajoute rapidement l’imagination des guides qui font visiter les lieux. Résultat ? L’apparition, à travers les siècles, de véritables légendes dans l’imaginaire des Bordelais  : « Il y a, par exemple, celle du portefaix de Bordeaux (homme dont le métier est de porter des fardeaux, NDLR), qui serait mort sous le poids de la charge trop lourde qu’il s’était imposé lors d’un défi. Ou la mort d’un général après un duel dont la dépouille présentait une large plaie sur le flanc », raconte Jacques Lestage. Sans oublier la présence de cette mère africaine inhumée avec son enfant enterré vivant. « Il y a aussi l’histoire de cette famille entière, morte des suites d’un empoisonnement dû à l’ingestion de champignons vénéneux. Les adultes et les enfants avaient le visage déformé par la douleur. C’est ce qui faisait le sel des visites à Saint-Michel. Ces anecdotes avaient un immense pouvoir d’attraction touristique », ajoute Yves Simone, guide indépendant à Bordeaux.

Naturelles

Reste que les raisons de leur conservation n’ont jamais été élucidées. « Contrairement à ce que pensent certains visiteurs, rien dans leur état de préservation ne peut être attribué à quelque antique coutume d’embaumement, comme celles pratiquées dans l’Égypte ancienne », précise Colette Lestage. « Leur originalité tient au fait que ce sont des momies naturelles. Certains pensent que c’est le corps argileux ou sablonneux sur lequel le clocher Saint-Michel a été construit, qui aurait maintenu les corps en bon état », explique son mari.

Des conclusions qui relèvent de l’hypothèse, car aucune datation au carbone 14, d’études scientifiques ou archéologiques n’ont jamais été réalisées sur ces corps. Au grand dam des archéologues et des historiens comme Natacha Sauvaitre, responsable des fouilles menées pendant les travaux de rénovation de la place Saint-Michel : « On a retrouvé 156 nouveaux corps autour de la basilique au courant de l’été 2010, mais aucune momie et aucun élément nouveau sur la nature du sol qui pourraient expliquer la présence des anciennes ».

Dans la revue Aquitaine historique, Abellion, administrateur du blog très actif « Les lieux secrets du pays cathare », évoque des études menées en 1837, par les médecins Boucherie, Bermont, Gaubert et Pressac qui laisseraient supposer une momification obtenue par des paramètres physiques, comme la nature du sol, l’humidité ou la température. « Aucun historien n’a jamais eu trace de ces archives, donc il ne faut pas tirer de conclusions hâtives », souligne Colette Lestage. « Seules quelques œuvres historiques ou littéraires évoquent cette possibilité, comme les écrits d’Auguste Bordes ou Flaubert ».

Anonymat

En 1979, la crypte est fermée, officiellement à cause de leur dégradation. Les momies sont transférées  au cimetière de la Chartreuse, après décision en conseil municipal. « Avec le temps, elles commençaient vraiment à être dans un mauvais état. Et je me souviens que certains touristes volaient des bouts de peau », explique Colette Lestage. « La dernière guide qui organisait les visites était une vieille dame espagnole du quartier Saint-Michel. Les corps partaient en lambeaux, elle était obligée de les rafistoler avec du fil barbelé », ajoute Yves Simone. Jean-Luc Chadouteau, agent de conservation au cimetière de la Chartreuse, a une autre version : « Elles ont surtout été déplacées parce que des personnes menaçaient de les profaner. Il y a eu des cas de soirées gothiques où des jeunes cassaient les portes pour procéder à des rites au milieu des momies. Histoire de se faire peur ».

Même sur cette question, la vérité ne semble pas encore trouvée. Aujourd’hui, les momies se trouvent dans un reliquaire dépendant de l’ossuaire général n°3 du grand cimetière bordelais. Perdues dans l’anonymat, elles côtoient les ossements de centaines d’autres corps, eux aussi anonymes. «Ici, personne ne les demande », avoue un agent municipal chargé du cimetière. Loin de Saint-Michel, les momies ont peut-être enfin trouvé le repos.

Maxime Le Roux

1 Commentaires de cet article

  1. verin Says:

    la visite des « momies » , desséchées dans une veine d’argile blanche , se faisait à la bougie, sous la férule de la « bonne du curé » …qui répétait avec l’accent de son pays d’origine (je me souviens d’une savoyarde, d’une béarnaise qui aurait connu Ulysse Despaux et d’une espagnole ) ce que la précédente lui avait transmis oralement! un vieux portefaix, encore courbé sous le poids du fardeau qu’il transportait à grand peine, un général tué d’un coup d’épée « à la bataille »,(dont la blessure s’agrandissait au fil des années sous le bambou agité par la guide), une famille de sept personnes, le père,la mère, les enfants, empoisonnés par des champignons venimeux (c’est les pire, commentait la dame) …humidité et lumignon faiblard, tout était réuni pour que la visite marque durablement l’enfant que j’étais, qui se terminait par la, peau tendue comme celle d’un tambour que nous imaginions terrible… il était temps de déguerpir , les mots qui résonnent dans la crypte,les morts, l’ambiance, les 10 personnes présentes, le courant d’air… mais avec le sourire du « même pas peur » … le texte,lui, n’avait que peu varié depuis le passage de Flaubert .

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