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La place s’était déjà faite une beauté… en 1987

Publié le 18 janvier 2012

Ce n’est pas la première fois que la ville de Bordeaux s’attaque à la rénovation de Saint-Michel. Il y a seulement vingt-cinq ans, la place avait déjà été remodelée. Sans s’opposer à l’idée, les habitants avaient été déçus.

Des arbres, des voitures, pas de boudin... En avril 1986, la place est très différente de ce qu'elle est maintenant (La Mémoire de Bordeaux et de la CUB © Photo Vincent Olivar)

 

Déjà en 1987, les barrières et les ouvriers s’étaient installés aux pieds de la basilique. But de l’opération ? Faciliter la circulation et clairement délimiter une véritable place, à l’époque où les voitures ne désenchantaient pas encore, et les zones piétonnes n’étaient pas à la mode. Le marché existait déjà, mais « c’était la pagaille », raconte Jacques Séjourné, architecte à la retraite.

Sous la direction de Claude Aubert, aujourd’hui décédé, Jacques Séjourné a dessiné la place telle qu’elle existe encore, avant la nouvelle transformation. « La mairie se demandait comment ne pas casser le potentiel commercial du quartier tout en améliorant les accès, indique-t-il. Claude Aubert a voulu la bordure [le boudin, ndlr], qui est censé être une barrière infranchissable pour les voitures tout en canalisant la circulation. »

Les objectifs du projet étaient d’améliorer la sécurité et le placement pour le marché ainsi que d’éclairer la place. Le cimetière situé en-dessous interdisait d’effectuer des travaux en profondeur, pour éviter des fouilles archéologiques lourdes, non désirées par la mairie. Les pavés furent réutilisés, et des lampadaires installés. « Il fallait éviter que les chalands ne cassent les luminaires avec les portes de leurs camions, explique Jacques Séjourné. Du coup on a prévu des socles, et on s’est dit : « Pourquoi ne pas permettre aux gens de s’asseoir dessus ? » Cela faisait d’une pierre deux coups : pas besoin de bancs en plus. »

La fin de l’ère Chaban

A l’époque, les habitants du quartier ne furent pas beaucoup consultés. Solange Marchives, présidente de l’association de promotion du grand Saint-Michel et actuelle présidente de l’association commerçante « Autour de la flêche  », arrivée en 1986, juste avant les travaux, a pu voir l’évolution de la place. Aujourd’hui à la retraite, cette pharmacienne regrette le manque de consultation des riverains : « C’était la fin de l’ère Chaban-Delmas [précédent maire de Bordeaux, de 1947 à 1995. NDLR]. Il n’avait plus l’allant qu’il avait au début de ses mandats. Il n’y a pas eu beaucoup de réunions de concertation, contrairement à aujourd’hui. » Jacques Séjourné, lui, affirme avoir parcouru le quartier avec son « bâton de pèlerin » pour faire une proposition qui corresponde aux besoins des gens à court, moyen et long terme.

Certains ont aussi évolués. Michel Duchène, aujourd’hui adjoint UMP d’Alain Juppé à la mairie, fut  il y a vingt-cinq ans une figure des Verts à Bordeaux. En 1988, il tient une librairie alternative rue Bergeret. Michel Duchène dénonce alors la transformation de grands appartements en petits studios et craint  la spéculation (vidéo de l’INA). A-t-il changé d’avis en même temps que de couleur politique ? Il déclare le 18 janvier 2012  au micro de France Bleu Gironde : « Je n’étais pas contre cette rénovation, mais je pense qu’il faut tenir compte des populations, de la composition sociologique du quartier. Il faut maintenir sur place les populations défavorisées ».

« Tout ça pour ça »

Marie-Claude Abadie, propriétaire des hangars rue des Allamandiers et ancienne propriétaire de la brocante du passage Saint-Michel, qui habite dans le quartier, ne remet pas en cause la rénovation de 1986 mais s’est sentie déçue. « Les travaux d’il y a vingt-cinq ans, on s’est un peu dit : « tout ça pour ça ! », confie-t-elle d’un ton amer. C’était la montagne qui accouche d’une souris. Il y avait beaucoup à faire, et ça n’a duré qu’un an, rien n’avait vraiment changé ».

Le quartier passait pour insalubre. Solange Marchives poursuit : « La place était informelle avant, il n’y avait rien de particulier. C’était quasiment de la terre battue. Et dans certaines rues du quartier, il n’y avait pratiquement pas d’habitants. Rue Carpenteyre, certains immeubles semblaient dater du Moyen-Âge. »

Elle ajoute que le chantier n’a pas entraîné de modification brutale dans la composition sociale du quartier. « Saint-Michel reste un quartier populaire, rappelle-t-elle. L’arrivée des cadres moyens n’a eu lieu qu’il y a trois quatre ans. Les personnes âgées ont laissé la place aux populations plus aisées, mais cela a été très progressif ». Marie-Claude Abadie a la même analyse. « Chassez le naturel et il revient au galop, s’esclaffe-t-elle. Saint-Michel n’a jamais été, et ne sera jamais un quartier policé. D’ailleurs, ça me ferait de la peine s’il changeait radicalement ».

« Vivement la fin des travaux »

Ce qui est contesté, c’est la bordure. Le fameux « boudin ». « C’est pas pratique : la preuve, la rénovation actuelle le supprime, raille Marie-Claude Abadie. Et il n’a pas empêché les voitures de se garer sur la place ! » Même constat pour Carmen De Castro, qui tient le Bar de la flèche : « Le boudin est juste là pour emmerder les gens. Les voitures se garent quand même ! » Pour Solange Marchives, le boudin est la preuve qu’il n’y avait pas eu assez de concertation avec les habitants. Jacques Séjourné en convient : « Esthétiquement, certes… il n’est pas beau, mais il se devait surtout d’être efficace.  Qu’on le remette en question, je veux bien, il faut savoir être malléable. » Le boudin n’est pas le seul reproche des riverains aux travaux de 1987. « Ils ont coupé les arbres, poursuit Carmen De Castro. Ils ont enlevé la verdure. Depuis, la place est triste. »

Ceux qui ont assisté au précédent chantier ne sont pas forcément amers face au projet actuel. Carmen De Castro espère juste que les travaux ne vont pas s’éterniser. « Deux ans c’est déjà beaucoup, s’exclame-t-elle. Vivement la fin ! »

Solange Marchives attend surtout la remise au norme des réseaux de gaz et d’électricité. « C’était totalement obsolète. C’est ça qui est le plus important, déclare-t-elle. Le reste, pour moi, c’est de la décoration. » L’architecte Jacques Séjourné, lui, prend ses distances avec le plan de réhabilitation. « Je ne suis pas retourné à Saint-Michel, et je n’en ai pas envie. Je ne veux pas m’intéresser au projet d’OBRAS (le cabinet d’architecte chargé de rénover la place en 2012). Les architectes d’aujourd’hui veulent systématiquement casser ce qui existait avant pour imposer leur marque. »

La rénovation de 1987 n’a pas apporté grand-chose au quartier, selon les habitants. Vingt-cinq ans après, Bordeaux remet Saint-Michel en chantier.

Laurent Pomel et Louis Thubert

1 Commentaires de cet article

  1. verin Says:

    vos journalistes sont comme ceux de SO ! la parole toujours aux mêmes, autant demander l’avis de la mairie …les boudins ont protégé la place du stationnement , et c’est tant mieux ! la terre battue ? il y avait des pavés napoléoniens qui ont été remplacés par d’infâmes cubes de béton … les immeubles du moyen âge, rue carpenteyre ? rires! les immeubles découpés en studios, à rentabilité immédiate, pour remplacer les familles ! et les mêmes investisseurs continuent à acheter et à vendre à Incité … des rats à profusion, des poubelles mal ramassées, des kebabs qui ont remplacé les petits commerces , des terrasses illégales (pas contigüees et de surface supérieure à la surface intérieure) , des bancs arrachés par les camions …et 16 000 000 d’euros de travaux sur la place pour le plus grand bonheur des clients d’Incité! bravo …

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