Un quartier de gauche assiégé par la droite

Publié le 19 janvier 2012

A Saint-Michel, une gauche résistante a fait basculer le canton du coté socialiste aux dernières cantonales. Une circonscription désormais imprévisible que la mairie utilise comme un laboratoire expérimental pour ses nouveaux conseils de quartiers. Analyse d’un combat politique intense.

(infographie Julien Baldacchino)

Quelques 4000 inscrits dont 927 nouveaux : à trois mois de la présidentielle, c’est à peine un peu plus de la moitié de Saint-Michel qui envisage de se rendre aux trois bureaux de vote des Menuts le 22 avril 2012. Et à priori dans les urnes, les bulletins seront majoritairement roses. « Les comportements varient selon les élections, précise Jean Peteaux, politologue bordelais, mais la déconfiture de Juppé dans ce quartier en 2008 laisse penser qu’il votera à gauche ».

Ce n’est pas un secret. Municipales, cantonales, régionales, présidentielles : les électeurs de Saint-Michel, ce sont les électeurs de gauche du canton 5. Un canton qui comprend également Saint-Genès et Nansouty, deux quartiers dont les électeurs votent surtout à droite (cf. encadré: le vote de Saint-Michel dans le canton 5 depuis 20 ans).

Par habitude

Une donne intégrée par l’actuel maire-adjoint du canton 5. « La conscience politique de Saint-Michel, c’est cet esprit de gauche populaire, c’est un vote systématique à gauche », affirme Fabien Robert, avant de déclarer son amour au quartier : « Ce n’est pas parce qu’on ne vote pas pour moi à Saint-Michel que je ne m’y intéresse pas, au contraire ». Pour autant, le représentant Modem aujourd’hui associé à l’étiquette UMP, demeure l’une des victimes de ce supposé « vote systématique », c’est-à-dire un comportement électoral par habitude.

Pour le vérifier, Jean Peteaux conseille de comparer le nombre d’électeurs socialistes lors des deux scrutins du 9 mars 2008, jour du premier tour des cantonales et municipales. Ce jour-là, aux Menuts, « il leur suffisait de traverser la salle pour passer à l’autre scrutin ». Verdict, chiffres à l’appui : un peu moins d’inscrits et de votants aux cantonales et une propension édifiante à voter pour les partis de gauche quelle que soit l’élection. Le PCF enregistre un score sensiblement élevé, à 13,6% au premier tour des cantonales. Environ 59% des votants s’expriment en faveur du socialiste Matthieu Rouveyre contre près de 20% pour Fabien Robert. Quelques minutes plus tôt ou plus tard, 55% des électeurs donnent leur voix à Alain Rousset contre 27% pour Alain Juppé lors des municipales.

Preuve que ce « vote automatique » existe ? Pas pour Matthieu Rouveyre. « Le vote de Saint-Michel est un vote conscient et sociologique. Saint-Michel est une terre d’accueil où les gens aiment s’ouvrir aux autres et ces gens sont souvent de gauche. Dans le quartier, il y a aussi des gens fortunés qui adhérent à ces idées de gauche car ils ont besoin de ce cosmopolitisme », argumente t-il.

Jean Peteaux rejoint le conseiller général. « Ceux qui votent à gauche à Saint-Michel, ce sont les chômeurs, les désaffiliés sociaux, les artistes et les bobos », énumère le politologue. Une composition incomplète. Saint-Michel présente un taux de chômage de 28 % -  « le plus élevé de Bordeaux », souligne Fabien Robert – auquel s’ajoutent « les 30% de travailleurs pauvres ». Quand aux artistes, au 31 décembre 2009, les chiffres de l’INSEE classent le monde du spectacle en troisième position des secteurs d’activités qui dynamisent le quartier, à 12,1% exactement contre 6,3% pour la ville.

« Déni de démocratie »

Victoire aussi inattendue que symbolique, le 16 mars 2008, Matthieu Rouveyre remporte les cantonales et devient le premier conseiller général socialiste du canton 5. En plus d’être le seul à avoir basculé cette année là en faveur de l’adversaire, ce canton passe à gauche pour la première fois depuis la Libération. Une défaite amère pour la droite, compensée par la victoire au premier tour des municipales d’Alain Juppé. Le maire désigne le challenger malheureux Fabien Robert au poste de maire-adjoint de Bordeaux 5. C’est-à-dire du canton pour lequel Saint-Michel a voté à 78% pour Matthieu Rouveyre. « J’ai gagné grâce à Saint-Michel reconnaît le conseiller général, je pense avoir réussi à mobiliser les abstentionnistes de ce quartier en m’intéressant à ce qui les préoccupe, et notamment en me positionnant sur Incité ».

Les actions menées par cette société à économie mixte et choisie par la mairie pour réhabiliter les logements insalubres interpellent en effet une partie de la population. Des inquiétudes que l’élu a relayées par l’intermédiaire d’un collectif qui existe toujours. Plus connu sous sa casquette de conseiller municipal d’opposition, cette « petite bête politique » selon Jean Peteaux, avoue néanmoins avoir bénéficié d’une notoriété supérieure à celle de son adversaire. « J’ai aussi médiatisé volontairement le non-vote de mon prédécesseur UMP, Jean-Marc Gauzère », confie Matthieu Rouveyre.

Aujourd’hui, il pointe la situation ambigüe de Saint-Michel: « C’est un quartier de gauche administré par un maire-adjoint de droite, c’est une situation assez ubuesque mais comme ces mairies de quartiers sont des innovations de 2008, elles ne sont pas encore perçues comme un enjeu territorial ». La multiplication des initiatives municipales révèle l’âpreté du combat politique mené par la droite dans la ville de Bordeaux. Avec une attention particulière accordée au canton de Saint-Michel à l’heure de la réhabilitation.

Conseils de quartiers en 1995 pour relancer la démocratie participative locale, mairies-adjointes en 2008… Depuis un an, le canton de Saint-Michel sert aussi de laboratoire pour expérimenter des conseils de quartier deuxième génération . « J’ai été à l’origine de la proposition d’expérimentation. C’est pour aller encore plus loin et améliorer la participation des citoyens à la décision politique que nous avons créé ces conseils de quartier. C’est une attente forte autant qu’une nécessité » explique  Fabien Robert. Le conseiller général socialiste prend l’affaire au sérieux. Pour Matthieu Rouveyre, les mairie-adjointes visent à « promouvoir l’action municipale mais aussi à coller aux basques et mener campagne contre les conseillers généraux en place ». Quant aux nouveaux conseils, ils constitueraient « un déni de démocratie ». Testés stratégiquement dans un quartier en pleine mutation, les deux tiers des sièges seraient réservées à des acteurs « choisis par la mairie » .

Lors des 5 à 7 sept réunions annuelles, 39 membres se répartissent selon trois collèges : 13 tirés au sort sur liste électorale, 13 candidatures et 13 nommés par le maire. L’ordre du jour ? Des questions liées à la vie du quartier. Le vote du conseil reste  consultatif. « On le savait dès le départ. Par exemple, pour le prochain éclairage de la place, nous avions voté pour le projet initial de l’architecte mais ce n’est pas celui qui a été retenu par la mairie », raconte M.Teste. Ce chef cuisinier au collège Auguste Fournier a été « pioché » dans les listes pour siéger avant de se retirer au bout de deux réunions. « Je n’avais pas assez de temps pour m’investir. Je ne me sens donc pas assez qualifié pour en parler , concède -t-il. Ces conseils ont-ils une utilité ? Je me demande si ce n’est pas seulement de la démagogie pour valider les projets de la mairie ».

L’activisme de la mairie suffira t-il à détourner les inquiétudes liées à la réhabilitation du quartier Saint-Michel ? Réponse dans les urnes des Menuts en 2014, lors des prochaines municipales et cantonales.

Ludivine Tomasi

1: Chiffre arrêté par le service élection de la mairie au 10 janvier 2012 radiations non-incluses. Le nombre d’inscrits définitif sera connu au 1er mars 2012.

Gentrification : des conséquences électorales imprévisibles

« On ne peut pas garantir qu’il n’y aura pas de gentrification avec la réhabilitation du quartier Saint-Michel » reconnaît le maire-adjoint Modem Fabien Robert.  Ce changement sociologique inversera-t-il le rapport des forces politiques aujourd’hui favorable à la gauche ? Sur ce point aussi, la prudence  est de mise.  Le conseiller général socialiste Matthieu Rouveyre parle même de mauvais calcul. « La gentrification va attirer des bobos et ce sont des personnes qui votent socialiste ou vert ». Pour le politologue Jean Peteaux, « il faut sortir du complot type les méchants de droite veulent virer les pauvres et les immigrés de gauche» pour davantage s’interroger sur l’utilité de « récupérer un canton déjà acquis à la droite au niveau municipal ». Et ce spécialiste d’enfoncer le clou : « des études effectuées avant les municipales de 2008 montrent que les nouveaux électeurs votent comme s’ils étaient là depuis longtemps. D’où la forte légitimité qu’ils accordent à Juppé. »  Mais qu’en sera t-il des prochaines élections cantonales ?

Parmi les inquiétudes des habitants  : la crainte de voir Saint-Michel se transformer en un futur Saint-Pierre. A ce propos, qu’en a t-il été de cette gentrification du quartier historique au niveau électoral ? Conclusion d’un mémoire en DEA(1) (Diplôme d’Etudes Approfondies) en sciences politiques consacré au sujet : les présages électoraux sont vains. Deux facteurs influenceront le prochain scrutin : le départ d’une partie des électeurs contraints par la hausse des loyers de quitter leur logement et l’arrivée d’habitants plus aisés. C’est sur ce nouvel électorat que se cristallisent les incertitudes. : soutiendra-t-il la mairie, qui récoltera alors les fruits de sa politique urbaine ou persistera-t-il à voter à gauche, comme semble le croire le conseiller général Matthieu Rouveyre ?

(1): « Le vieux Bordeaux à travers le vote : les cas de Saint-Pierre et Saint-Michel », David Yvanoff.

1 Commentaires de cet article

  1. verin Says:

    joli papier ! un maire se quartier (surtout ne riez pas, si vous trouvez un point commun entre st michel, nansouty et st genès) battu aux élections, mais imposé par la maire et Casabonne (celui des poubelles) , plein de bonne volonté, mais apparemment sans aucun pouvoir … et hélas porteur du vocabulaire du discours officiel … requalification pour spéculation, dialogue pour réunion publique bidonnée,Incité pour rénovation, semi piétonne pour dire je ne sais pas, ce qui aboutit, hélas au fameux « je ne suis pas là pour résoudre le problème des poubelles et des merdes de chien » … mais alors, à quoi sert une coûteuse mairie de quartier ? dire que la Mairie a fait construire la maison de retraite rue Saumenude pour apporter des voix à la droite ! c’est à désesperer des vieux! et les rats reviennent…

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