Saint-Mich’ c’est chic !

Publié le 23 janvier 2012

L’embourgeoisement de Saint-Michel est loin d’être provoqué par le réaménagement du quartier. Retour sur un lent processus, amorcé il y a une dizaine d’années.

Artistes et jeunes ménages sont les pionniers de la gentrification (Photo : Aurélie Dupuy)

Gentrification. Le mot est sur toutes les bouches. Les bailleurs sociaux justifient leurs action en affirmant lutter contre elle. Les opposants crient au loup. Le mot est un néologisme venant de « gentryfication », un concept forgé en 1963 par Ruth Glass, une sociologue marxiste anglaise, pour critiquer la réappropriation de quartiers populaires de Londres par des ménages aisés. Aujourd’hui, il est défini comme la « tendance à l’ embourgeoisement d’un quartier populaire ».

Quartier le plus rentable

Saint-Michel, l’un des derniers quartiers populaires du centre-ville de Bordeaux, est directement concerné par ce processus. Saint-Pierre, Saint-Eloi, Saint-Paul, les anciens quartiers dégradés voisins ont été entièrement réhabilités. Et ont subi les changement sociologiques allant avec : embourgeoisement, transformation des commerces, hausse vertigineuse des loyers…

Saint-Michel est classé par le ministère de la Ville en ZUS, « Zone urbaine sensible », caractérisée par « la présence de quartiers dégradés et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi ». Malgré cela, le quartier attire les classes aisées. Entre 1999 et 2006, la part des cadres est passée de 6 à 10 %*. Signe que le quartier a pris de la valeur, les propriétaires se décident à réhabiliter des immeubles qu’ils avaient longtemps laissés à l’abandon. Le nombre de logements inoccupés, de 18% qui était l’un des plus hauts de Bordeaux en 1999 a été divisé par deux , passant à 9% en 2008*.

Saint-Michel commence à séduire les classes moyennes. Et les propriétaires l’ont bien compris. Dans un article sur l’immobilier à Bordeaux publié en avril 2011 sur le site de L’Express, Saint-Michel est même qualifié de quartier le « plus rentable » de la commune.

Les artistes pionniers de la gentrification

La gentrification de Saint-Michel est déjà en marche. Et ce, depuis près de vingt ans. Le processus provient de deux phénomènes simultanés. Le rôle des premiers « gentrifyers » et l’action menée par les pouvoirs publics.

Le profil type du « pionnier de la gentrification » est un artiste. Possédant peu de moyen mais souvent issu d’une catégorie socioculturelle relativement élevée, il recherche de grands espaces pour travailler sur ses œuvres d’art. Xavier, artiste plasticien, incarne sans le savoir le prototype du «gentrifyer», décrit par les sociologues. Installé dans le quartier depuis 1998, il est l’un des premiers « bobos » de Saint-Michel.

« C’est un quartier qui me plait car il n’est pas bourgeois, comme Saint-Pierre, et garde des loyers modérés. » Il vit dans un appartement de plus de 80 m2 qui lui sert de logement et d’atelier, et ne paye que 300 euros par mois. Il fait d’ailleurs les louanges de Saint-Michel, « un vivier d’artistes où l’on a juste à traverser la rue pour retrouver son ami dessinateur, compositeur, architecte ou encore éditeur ».

Les artistes attirent les artistes. Et ce processus entraîne un changement de la réputation du quartier, passé de quartier malfamé à quartier « cosmopolite », commençant tout doucement à se boboïser.

« Les prix ont décuplé »

Vient ensuite la deuxième phase de gentrification caractérisée par l’arrivée de jeunes couples, attirés par cette nouvelle image et par les tarifs immobiliers. A Saint-Michel, le nombre de ménages décidant de venir habiter dans le quartier a presque triplé en 10 ans. Alors que seuls 783 ménages vivant encore aujourd’hui dans le quartier s’étaient installés avant 1998, 2028 y ont emménagé entre 2006 et 2008*.

Fabien Roché, la quarantaine, est capitaine de la marine marchande et copropriétaire d’un immeuble de la rue Camille-Sauvageau. Il a acheté pour son propre compte, mais regrette de ne pas avoir plus investi : « Quand je suis arrivé à Bordeaux, je n’avais pas de fric. Avec ma compagne, on cherchait un quartier sympa et pas trop cher. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé à Saint-Michel », explique-t-il. « J’ai acheté en 1999 pour 350 000 francs (53 354 euros). A l’époque, on hésitait à investir dans un autre immeuble qui coûtait 650 000 francs (99 092 euros). Cela nous paraissait cher ! Mais depuis que j’ai acheté, les prix ont décuplé… », constate-t-il.

La réputation du quartier a changé. Saint-Michel n’effraie plus la classe moyenne. Le quartier était déserté par les propriétaires qui préféraient louer leurs appartements. En moins de dix ans, le nombre de propriétaires vivant dans le quartier a doublé, passé de 8 à 17% entre 1999 et 2008*..

Ceux qu’on appelle les « gentrifyers » ont bel et bien amorcé le changement sociologique du quartier, devenu une cible idéale pour les plans de rénovation des pouvoirs publics. C’est là qu’entre en scène le Programme national de rénovation des quartiers anciens dégradés (PNRQAD).

Entre les mains de la mairie

Instauré par une loi de 2009, ce programme a pour objectif officiel de lutter contre l’exclusion et « l’habitat indigne » en remettant sur le marché des logements vacants tout en maintenant la mixité sociale par le biais de bailleurs sociaux comme Incité. En réalité, il vient souvent enfoncer le clou de la gentrification en marche. Agnès Berland Berthon, maître de conférence à l’IATU (Institut d’aménagement, de tourisme et d’urbanisme) de l’université de Bordeaux 3, met en garde contre les effets de cette loi: « Le PNRQAD part d’une bonne morale judéo-chrétienne : la ville doit être propre et le logement décent pour le bien de tous. Mais derrière cet objectif, il y a toujours le risque de faire disparaître de petites cases, des creux qui sont parfois indispensables aux populations les plus fragiles, aux sans-droits, pour subsister ».

L’avenir de Saint-Michel dépend de la volonté des pouvoirs publics de permettre aux populations actuelles de rester dans le quartier. Les ambitions réelles de la ville de Bordeaux ne seront visibles qu’une fois le projet mené à bien en 2013

Marthe Rubio

* Selon les chiffres de l’INSEE (études réalisées en 1999 et 2008)

5 Commentaires de cet article

  1. Totor Says:

    Par quel processus InCité vient-il « enfoncer le clou de la gentrification en marche » alors que c’est, il me semble, l’exact opposé de sa vocation initiale?
    J’avoue ne pas comprendre, et l’article ne m’éclaire pas sur ce point.

  2. verin Says:

    totor n’a pas tort ! peut-être qu’ Incité rend service à ses gentry copains … le côté social semble une couverture plus qu’un but, même en considérant que trop d’immeubles sont/étaient dans un sale état ! une sorte d’économie dirigée par la Mairie, avec nos impôts … le statut de SEM est bien pratique …

  3. jean jacques Says:

    La mairie (ou In cité mais considérons ici que c’est des mêmes qu’il s’agit) aurait acheté au prix fort, voire très fort, un immeuble du côté de la rue des Menuts, qui évidemment deviendra tout sauf un HLM. Leur prétexte étant de promouvoir la mixité sociale. Plus de riches à Saint Michel, scandent-ils sous la façade de In Cité qui n’a aucune obligation (comme c’est bizarre!) d’imposer un taux de logements sociaux. Il se dit dans les rues de la ville que la bourgeoisie bordelaise serait en train de se rendre compte que le patrimoine le plus ancien et le plus prestigieux de la ville figurerait autour de la basilique, il aura fallu tout ce temps à ces notables si cultivés.

  4. dove Says:

    la mixité sociale ne se décrète pas , et le logement social coûte cher …
    Incité ne rénove pas, mais revend à des agences immobilières (appelées promoteurs) ,à des particuliers (choisis) , à d’autres sociétés d’HLM …simplement, les rues et places sont refaites (réhabilitées) autour des immeubles d’Incité, pour le plus grand bénéfice des acquéreurs …rue des Faures, rue Mauriac, place « st Michel » … bizarre !…
    et un propriétaire de logements sociaux peut, dans la pratique, louer à qui il veut …

  5. Totor Says:

    Je ne suis ni pour ni contre InCité, je veux juste comprendre le renversement dénoncé, mais poser des questions candides semble déjà trop pour certains déjà convaincus: je suis forcément partial puisque « de la gentry qui profite ».
    Ma situation et celle de plusieurs familles de mon quartier (qui n’est pas St Michel) m’incite plutôt à penser, sans angélisme, que le système InCité fonctionne: je paie un loyer conventionné largement en-dessous des prix du marché pour un immeuble qui a été rénové récemment. Sans ça, j’aurais été obligé de quitter le quartier pour aller vers d’autres plus loin du centre, mais moins cher. Dans ces cas, la « gentryfication » est donc plutôt atténuée.
    Il y a sans doute des effets pervers, des abus, des « combines » et peut-être un but caché, mais encore faut-il en faire la démonstration et démonter le processus. Mais non, il est tellement simple de disqualifier celui qui s’interroge…

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