Les travailleurs handicapés, perdants de la rénovation

Publié le 19 janvier 2012

Le handicap va-t-il faire les frais de la politique de la ville ? Depuis bientôt un siècle, l’école de reconversion professionnelle (ERP) Robert-Lateulade forme des travailleurs handicapés à un nouveau métier. Cette école où les élèves ont parfois le même âge que leurs enseignants devra-t-elle à terme quitter le quartier ? Reportage.

A près de 50 ans, Pierre et Saïd préparent un bac pro électro technique. (Photo: A.L.)

« Ici, c’est pas comme dans une école classique. Ce n’est pas le prof qui est génial, qui distribue son savoir et les élèves qui écoutent ». Depuis 1973, Jean-Jacques Brugère est professeur d’électronique, d’électrotechnique et d’électricité à l’ERP Robert-Lateulade. C’est un peu le doyen de l’institution. Lorsqu’il a débuté, dans les années soixante-dix, certains de ses élèves étaient parfois plus âgés que lui. Il se souvient que l’un d’entre eux lui a même dit le considérer un peu comme son fils.

Discrètement installée derrière le bâtiment du CROUS rue du Hamel, l’ERP a été créée en 1915, à l’origine pour accueillir les « gueules cassées » et les veuves de la Grande Guerre. Une vocation qu’ils ont un peu abandonnée aujourd’hui. Auparavant, le site, qui s’étend sur un hectare, hébergeait « l’Hôpital de la Peste » puis le couvent des Capucins. Désormais, l’ERP accueille à 95% des travailleurs handicapés en reconversion professionnelle. Les élèves ont en moyenne entre vingt et cinquante ans. Maladies professionnelles ou handicap, les raisons qui les ont amenés ici sont variées. Certains souffrent de troubles musculo-squelettiques (TMS) dus à une activité répétitive comme par exemple les anciens ouvriers sur des chaînes de montage ou les caissières des supermarchés.

Il est neuf heures du matin, et dans la salle de cours, les « étudiants » sont déjà au travail. Il s’agit principalement d’hommes, entre trente et quarante ans, certains d’entre eux pères de famille. Les élèves sont appliqués et silencieux, loin d’un lycée professionnel traditionnel, et Jean-Jacques Brugère passe d’un groupe à un autre. Au tableau, un schéma, et partout dans la pièce, des appareillages électroniques ou informatiques. Pierre et Saïd, 53 et 47 ans, travaillent sur une chaîne de montage : ils doivent fabriquer un engin électrique qui sert à activer des vérins. De l’autre côté de la salle, trois autres élèves s’escriment à programmer une machine grâce à un ordinateur.

Pierre, 53 ans, a été cuisinier pendant près de trente-cinq ans dans une maison de retraite de l’agglomération bordelaise. Pendant toutes ces années, son dos a beaucoup souffert de devoir transporter des palettes de nourriture parfois très lourdes, lui qui a débuté la cuisine dès l’âge de quatorze ans dans le restaurant de sa mère. Déclaré inapte au travail, ce père de trois enfants, dont la plus jeune a tout juste neuf ans, a été licencié sans autre forme de procès. Hospitalisé à la Tour de Gassies, à l’École du dos, une unité spécialisée dans la rééducation de ce genre de cas, il refuse qu’on lui appose des vis et une plaque sur ses vertèbres dorsales. Un traitement des plus contraignants. A cause de ses problèmes de santé, il devra encore subir des séances chez le kiné durant plusieurs années.

« Ici, au moins, on est avec des adultes matures, plus motivés », dit cet homme qui a d’abord pensé se reconvertir en faisant de la formation dans l’hôtellerie-restauration. Il s’est dit déçu par ce qu’il y a trouvé, les jeunes qui « se bécotent dans les coins et n’en ont rien à foutre d’être là ». Pierre n’est pas tendre avec les jeunes d’aujourd’hui, ceux qu’il a rencontrés dans ces formations : « Ils sont là parce qu’ils ne veulent rien faire et qu’on leur dit d’aller en cuisine parce qu’il y a un toujours du boulot ». Pierre avoue peiner un peu avec les matières dites classiques que l’on enseigne dans tout bac professionnel : le français, les maths, les SVT. Difficile de retourner sur les bancs de l’école presque quarante ans après en être sorti et lorsqu’on a atteint seulement le niveau BEPC. Alors que le chômage des seniors reste un problème en France, Pierre a bon espoir de trouver un emploi dès la fin de ses études, dans l’emploi qui l’intéresse : la maintenance des ascenseurs. Un domaine qui a peu de chances d’être délocalisé. « Les ascenseurs, ils sont là, on va pas les envoyer à l’étranger ».

Saïd, 47 ans, ancien ouvrier agricole près de Cadillac, souffre lui aussi du dos. A force de travailler près du sol et de porter de lourdes charges, il est contraint d’abandonner son emploi. Il choisit l’électro technique car cette formation ne l’oblige pas à soulever trop de poids. Cette filière débouche souvent sur un travail dans un bureaux d’études. Saïd voudrait plutôt « faire du dépannage, aller chez les gens, réparer et repartir. Je ne peux pas rester entre quatre murs pendant dix heures, il faut que je bouge pendant la journée. En tant qu’ouvrier agricole j’ai été habitué à ça ». C’est d’ailleurs ce qui lui manque le plus durant ces deux années de formation : passer ses journées dehors. Mais la filière qu’il a choisi recrute. Alors Saïd se donne à fond : « Si l’offre vaut le coup, je suis prêt à bouger de Bordeaux. Mais je veux être sur que c’est intéressant pour ma famille aussi. »

Victime collatérale de la rénovation ?
En juin prochain, si tout va bien, Saïd et Pierre décrocheront leur bac pro. Malgré leur handicap, ils passeront les épreuves aux côtés de lycéens qui ont l’âge d’être leur fils, dans des conditions normales d’examen. Mais ils seront peut-être les derniers à connaître l’école dans sa disposition actuelle.

L’ERP pourrait en effet faire partie des victimes collatérales de la restructuration du quartier Saint-Michel. La mairie a estimé que les capacités du bâtiment étaient « sous-exploitées », et l’îlot des Remparts dans lequel il est construit a été désigné comme une « pépite » par Bordeaux Recentres, le nom que la mairie a donné au projet. Une « pépite », c’est un lieu remarquable du quartier, que le projet souhaite valoriser en particulier. La municipalité voudrait ouvrir au public l’immense jardin caché des regards et qui conduit aux anciens remparts. Le terrain recèle d’autres trésors, à commencer par une chapelle grande comme une église.

Pour le corps enseignant de l’école, qui s’est constitué en collectif de défense, la mairie mènerait actuellement des tractations avec le Ministère de la Défense pour « racheter à un prix dérisoire les locaux occupés par l’ERP de Bordeaux (qui ne sont pas officiellement à vendre !), sans avoir prévu une quelconque relocalisation viable pour cet établissement ». En fait, le déménagement de l’école dans l’aile arrière du bâtiment d’origine est d’ores et déjà décidée. Le reste des locaux disponibles doit être racheté pour construire des logements.

Pour Véronique Van den Heede, intendante de l’ERP, les professeurs ont l’impression de s’être fait prendre à leur propre piège. Ils souhaitaient une rénovation du bâtiment, ils auront un déménagement. L’ERP dépend de l’Office National des Anciens Combattants, organe du Ministère de la Défense, un poste occupé par Alain Juppé jusqu’en février 2011. Le personnel de l’ERP en déduit que c’est à ce moment-là que le maire de Bordeaux a commencé à s’intéresser à leur site. Aujourd’hui, leur principale crainte est que leur bâtiment soit revendu à des promoteurs immobiliers, à bas prix, sous prétexte de construire des logements sociaux.

Du côté de la mairie, Elodie Hiltenbrand, à la direction générale de l’aménagement, assure que tout a été négocié, notamment avec le directeur de l’école. « Ce n’est pas la mairie qui débarque et qui fout tout le monde dehors ! ». L’ERP cherche alors le soutien de la députée socialiste Michèle Delaunay qui se contente de leur dire qu’ils ont « raison de s’inquiéter » et qu’elle sera « vigilante ».

« Le processus est irréversible », souligne Véronique Van den Heede : la construction est prévue pour 2015-2016 mais elle se pose une question « est-ce que les promoteurs auront la patience d’attendre ? » A l’ERP, on commence à baisser les bras.

Adrien Larelle et Julien Vallet

1 Commentaires de cet article

  1. Joël Minois Says:

    1915-2015 : Trois ans pour préparer le centenaire de « L’Ecole », en présence de toutes les personnalités, dans de nouveaux locaux tous neufs et fonctionnels avec une équipe et des stagiaires prêts à relever les défis comme l’ont fait les anciens!

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