Le vilain petit canard de l’Office de Tourisme

Publié le 27 janvier 2012

Bordeaux est vendu aux touristes comme une ville «élégante ». Mais Saint-Michel ne rentre pas dans les canons de beauté de la ville.

A Saint-Michel, le syndicat d'initiatives n'a de dépliant que sur la Flêche et la Basilique (Photo Jérémie Maire).

« Bordeaux, c’est un peu la ville musée, le Disneyland du XVIIIe. Je pense que c’est ça qu’il faut garder ». En deux phrases, Philippe Prévôt, responsable au patrimoine urbain de l’Office de Tourisme, résume tout l’esprit  de son organisme. « Les gens qui viennent à Bordeaux, les Américains, ne viennent pas voir des façades en PVC, poursuit-il, la richesse de Bordeaux, c’est le patrimoine du XVIIIe. Et c’est le vin. Même pour les français qui viennent visiter la ville, Bordeaux c’est avant tout les châteaux et les vignobles »

Partant de ce constat, l’Office de Tourisme communique avant tout pour satisfaire la demande de la majorité des ses touristes. Balade « Bordeaux-Classique/Bordeaux Versailles », parcours des Grands Hommes pour visiter « le triangle du luxe bordelais », mais sur Saint-Michel, pas grand chose à se mettre sous la dent.

« Un Walt Disney du XVIIIe »

Parmi les visites guidées, le quartier n’est mentionné qu’une seule fois, seulement comme étape d’un « itinéraire complémentaire ». La flèche, symbole du quartier, fait partie des rares monuments de la ville à n’être ouvert qu’en été. Elle est également la seule à être fermée les samedi matins. « C’est un monument qui coûte très cher, on est loin de rentrer dans nos frais », se défend Philippe Prévôt.

Alain Escadafal est responsable du master de tourisme à l’IATU (Institut d’ Aménagement, de Tourisme et d’Urbanisme) et déplore le « Walt Disney du XVIIIe » que promeut l’Office de Tourisme. « Saint-Michel est prisonnier de leur vision classico-classique. Le quartier est oublié, et encore plus avec le label UNESCO. Depuis 2007, (date de l’inscription de Bordeaux à l’UNESCO, NDLR), la stratégie est de mettre en valeur les éléments marquants de l’âge d’or, de mettre en scène l’aspect de ville riche et prospère du XVIIIème siècle » explique-t-il avant de souligner : « Saint-Michel ne colle pas avec cette image du tourisme commercial».

Pourtant, le quartier ne manque pas d’arguments pour mériter un détour des touristes  : un des bâtis les plus anciens de Bordeaux, la Basilique-lieu de pèlerinage des chemins de Saint-Jacques de Compostelle-, la flèche. Sans parler du marché alimentaire, des brocanteurs et surtout de sa position de dernier quartier populaire du centre-ville de Bordeaux. Une raison pour expliquer cette mise à l’écart? « Saint-Michel est un quartier trop éloigné » semble s’excuser Philippe Prévôt avant d’admettre : « C’est vrai qu’il y a une sorte de rupture au niveau du Cours Victor Hugo entre le centre-ville et Saint-Michel».

Les clochards de la flèche

La mise à l’écart du quartier viendrait-elle aussi de l’image qu’il renvoie? Il faut dire que la mauvaise réputation de Saint-Michel lui colle encore à la peau. « Mal famé », « craignos »,« sale », « dangereux », voilà les préjugés qu’ont peut régulièrement entendre sur le quartier. A l’Office de Tourisme, le discours est similaire, évoquant l’ « agitation » et l’ « insécurité » du quartier. « Il y a des clochards tout autour de la flèche. C’est sûr que ce n’est pas très agréable.  Il y a beaucoup d’ados, qui sont là, et ne foutent rien de l’après-midi. Il y a des frictions avec les populations locales. On a eu pas mal de problèmes de portes taguées, de gens qui urinent partout » soupire Philippe Prévôt, avant de se reprendre : « Saint-Michel est un quartier plus libre, plus permissif et plus hétéroclite, où on peut plus facilement s’extérioriser ».

« Ailleurs à Bordeaux »

Pourtant, en dehors du sacro-saint Office de Tourisme, on loue la richesse et la diversité du quartier. « Saint-Michel a un vrai atout, c’est son immigration, invoque d’emblée Alain Escadafal, mais il doit le marquer encore plus. Au lieu de vouloir aseptiser le quartier, il faut mettre en valeur sa différence. Le problème, c’est que l’Office de Tourisme valorise uniquement le monumental». La richesse de ces diverses cultures intactes, voilà ce qui fait la force de Saint-Michel. Une caricature en remplaçant une autre, c’est au contraire  le côté « cosmopolite »  de Saint-Michel que mettent en avant les guides touristiques.

Dans l’édition 2011, le Guide du Routard décrit ainsi la place Saint-Michel comme une place « méditerranéenne »: « Dans les boutiques de la rue des Faures, on peut dénicher des djellabas, des boubous, des fruits exotiques, des épices, des narguilés…Bref, tout ou presque qu’on ne trouve pas ailleurs à Bordeaux ». La singularité de ce quartier d’immigration est son emplacement : en plein centre-ville, et non relégué aux banlieues. « Le potentiel de développement de Saint-Michel, c’est l’histoire de l’immigration ! Comme pour le musée colonial de Bordeaux, on devrait songer à un musée de l’Histoire de l’immigration ! ». Au lieu de ça, sur le programme de février et de mars, ce sont « les œuvres d’art à la basilique » que l’Office de Tourisme a choisi de valoriser autour du « buffet d’orgues ou des albâtres de la chapelle Saint-Joseph ».

Tourisme alternatif

Puisque l’Office de Tourisme ne valorise pas Saint-Michel, d’autres tentent de proposer une offre en dehors des circuits officiels. Adrien Maulay est en train de lancer le concept des « greeters » à Bordeaux. L’idée de ce tourisme alternatif ? Faire « visiter bénévolement un coin de la ville comme on le ferait avec des amis ou de la famille ».

Les « greeters » veulent valoriser les contrastes de la ville. « Je recommande le coin des Grands-Hommes pour une visite de Bordeaux. Hyper chic, tout propre, tout-piéton, presque une caricature ! Mais tout comme le triangle d’or est incontournable, on ne peut pas venir à Bordeaux sans visiter Saint-Michel, pointe ce guide d’un nouveau genre. Quand on se balade, on a l’impression que le quartier vivait comme ça depuis 50 ans. C’est en-dehors de tout, et c’est ça que j’aime».

Adrien Maulay a déjà son itinéraire en tête pour faire découvrir son Saint-Michel : « Pas besoin d’aller visiter la basilique ou la flèche. Je montre le marché sur le quai des Salinières, je remonte vers la rue Camille-Sauvageau, j’essaie d’aller à la rencontre de toutes ces associations alternatives le long de la rue…et on tombe comme ça sur la Tupiña, comme sortie de nulle part ».

Un Saint-Pierre bis

La richesse du quartier est vantée tant dans les guides que par les Bordelais. Et avec la requalification, le potentiel touristique de ce quartier pourrait bien connaître un nouvel essor. Semi-piétonisation, rénovation des façades, nouvel éclairage high-tech, le réaménagement pourrait faire gagner au quartier une nouvelle visibilité.

Une hypothèse que confirme Laurent Hodebar, chargé de la mission tourisme au pôle économique de la mairie de Bordeaux : « Avec le réaménagement, Saint-Michel pourrait devenir un quartier aussi attractif que Saint-Pierre. Dès qu’il y a eu une rénovation dans un quartier bordelais, le flux de touristes a augmenté ». Pour Laurent Hodebar, la piétonisation a un effet direct sur le potentiel touristique d’un quartier : « Il suffit d’observer ce qu’il s’est passé place du Palais ou place Lafargue. Le secteur privé a investi les lieux : de nouveaux bars, des commerces, des terrasses, des restaurants ont ouvert. Ce qui a eu l’effet d’attirer encore plus de touristes ». Alain Escadafal, lui, déplore cette éventuelle évolution pour Saint-Michel: « Il n’y a aucun intérêt à faire de Saint-Michel un Saint-Pierre bis».

Des Américains à Saint-Mich’

Un scénario non envisageable pour Agnès Berland Berthon, maître de conférences à l’IATU (Institut d’aménagement, de tourisme et d’urbanisme) de l’université de Bordeaux 3. Selon elle, Saint-Michel ne risque pas d’évoluer comme les quartiers voisins. « La municipalité a bien compris l’erreur commise à Saint-Pierre et ne va pas la reproduire. Saint-Michel, c’est plus grand que Saint-Pierre, moins connecté au centre-ville ». Avant d’insister sur l’identité forte du quartier comme garantie pour l’avenir de Saint-Michel. « Saint-Pierre est anonyme et appartient à tout le monde. Au contraire, Saint-Michel appartient avant tout à ses habitants. C’est un quartier autonome dans lequel peut se développer une vraie vie de quartier. La diversité de la taille des logements et les ruelles sombres ne changeront pas, et ce,  quelque soit le nombre de réaménagements».

Pourtant, certains spéculent déjà sur la métamorphose du quartier. Place Maucaillou, on est interpellé par une pancarte inhabituelle. « English spoken, dégustation de vins ». Partout ailleurs à Bordeaux, c’est banal. A Saint-Michel, c’est inédit. Lénaic Tevelle a lancé il y a neuf mois une cave à vins. Il avoue sans complexes compter sur la nouvelle clientèle touristique apportée par la rénovation. « La réhabilitation de Saint-Michel a joué dans mon choix. Aujourd’hui, le quartier est sale, il y a des travaux partout et pas de places de parking. Après le réaménagement, tout Saint-Mich’ sera propre, et je serai sur un axe de circulation piéton vierge ». Le jeune entrepreneur reçoit même des touristes américains dans sa cave. Peut-être le début d’un changement de clientèle à Saint-Michel’?.

Marthe RUBIO et Julien GONZALEZ

 

 

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