Un quartier familial?

Publié le 26 janvier 2012

Logements sociaux rares, florilège d’appartements une pièce,… faute de place, les familles désertent Saint-Michel. Enquête dans un quartier « familial » où le nombre de personnes par logement est l’un des plus faibles de France.

Les familles désertent le quartier familial de Saint-Michel (Photo Louis Sibille)

Rue Carpenteyre, dernier étage. Un salon-kitchenette avec un clic-clac pour les parents. Une chambrette pour les enfants. En tout 30 m2. Pour quatre personnes. La famille Yordanova, des Bulgares, logent dans ce T2 depuis 8 ans. Le prix à payer pour habiter Saint-Michel? « C’est très petit, mais ça va, on vit », acquiesce Nadya, la mère. D’autres ne s’en accommodent pas: « Nous on va devoir partir, c’est trop exigu », explique Caroline, mère de trois enfants. « Pourtant, j’aime profondément ce quartier. Tout le monde se connaît. C’est familial », un déménagement qui sonne comme un arrache-coeur. C’est tout le paradoxe de Saint Michel, un quartier familial que les familles désertent petit à petit. Faute de place. Le processus n’est pas nouveau, mais il s’est accéléré depuis une trentaine d’années. Les propriétaires divisent les appartements pour engranger davantage de rentes. Saint Michel est le quartier de Bordeaux où le nombre de personnes par logement est le plus faible, seulement 1,5 contre 1,9 pour le reste de la ville et 2,2 en moyenne en France.

« C’est dans les us et coutumes de Bordeaux de faire des petites unités. Mais dans ce quartier on a un vrai florilège d’une pièce », selon l’agence Foncia de la Victoire. Près de 43 % des appartements de Saint-Michel sont des T1 ou des T2. Anis cherche un T4 « introuvable ». Elle aussi va devoir partir. Avec deux enfants, elle ne peut plus tenir dans son deux pièces. Fabien Robert, maire du quartier reconnaît: « A Saint Michel, quand les familles ont un enfant ça va, avec deux elles sont obligées d’habiter autre part ».

De fait, le nombre de familles avec trois enfants est dérisoire, 1,3 %. Sylviane Gutirez tient un atelier de peinture pour personnes très isolées depuis vingt ans dans le centre d’animation. « Je suis issue de l’immigration espagnole, je trouve que le quartier s’est métamorphosé. L’âme de Saint Michel c’est la famille. Aujourd’hui, que ce soit les personnes âgées ou les étudiants, les gens habitent seul ». Un témoignage corroboré encore une fois par les chiffres: 74,2% vivent seuls à Saint Michel contre 63,6% pour le reste de Bordeaux. « Ces petits espaces ont un avantage: l’accueil d’étudiants, mais aussi d’immigrés qui arrivent souvent seuls. C’est pourquoi Saint-Michel est devenu un lieu de passage. Au bout de cinq ans, près de 70% de la population s’en va ». La taille des logements empêcherait ainsi les familles de s’installer durablement.

La gentrification pousse les familles à la porte
Les familles les plus touchées sont les moins aisées. « J’habite un 36 m2 pour trois, rue Maubec. Le logement est très insalubre, je ne peux plus vivre dans ces conditions », explique Laouda. Elle a rempli un dossier pour obtenir un logement social, « mais ce n’est pas sûr que je puisse rester à Saint-Michel, je vais devoir partir à Cenon ou Floirac, comme tant d’autres ». Ouahid Dorbane, en charge de la direction de l’habitat à la mairie reconnaît que les logements sociaux manquent cruellement à Saint Michel, mais certifie que le Programme National de Requalification des Quartiers Anciens Dégradés (PNRQAD) en prévoit la construction de 300 nouveaux.

Un sujet polémique. Le conseiller municipal de l’opposition, Matthieu Rouveyre, attaque systématiquement Alain Juppé sur sa politique familiale et dénonce un « refus d’investir massivement dans des logements sociaux de droits qui obligent de nombreuses familles à partir ». Lors d’un conseil municipal, il ajoute : « Vous avez les cartes en mains pour mobiliser et investir dans les logements sociaux et permettre aux familles les plus fragiles de rester et de faire en sorte que Saint Michel reste ou redevienne Saint Michel ». Le processus de gentrification pousse donc les familles à la porte.

Un exode familial

Pour Sandrine Lavaud, spécialiste de l’histoire médiévale à Bordeaux 3: « Jusqu’au 16ème siècle, de grandes familles bourgeoises viennent s’installer et construire des maisons familiales dans ce quartier. Mais proche de la Garonne, les habitations sont plus étroites et les rues ont été découpées comme un peigne ». L’habitat est historiquement varié. Mais que sont devenus les îlots spacieux? Selon l’agence Foncia, les propriétaires ont réalisé beaucoup de travaux et n’ont pas hésité depuis deux décennies à « doubler le nombre d’appartements ». Les politiques municipales tentent d’enrayer ce phénomène.

« L’un des objectifs de la réhabilitation de Saint-Michel, c’est aussi de reconstruire des logements plus grands pour accueillir des familles », défend Ouhaid Dorbane. La société d’économie mixte InCité, chargée de cette rénovation, a par exemple racheté deux immeubles aux murs conjoints, rue des Faures, ou encore rue Saint-François. Le but? N’en faire qu’un seul immeuble avec des appartements larges. « On compte aérer les îlots très denses de Saint-Michel et et varier les offres de logement », défend l’architecte d’InCité Francis Guieysse. Pour faire face à la demande des familles, qui « souhaitent souvent habiter le centre historique », selon Fabien Robert.

Claude Grimaut, circonspect, doute de la volonté des familles à s’installer dans le quartier. Il nuance toute cette problématique. Depuis trente-cinq ans propriétaire de plusieurs immeubles à Saint Michel, il a toujours voulu garder des loyers très accessibles et surtout très spacieux. « Dans les faits, c’est pas vérifié, peu importe l’offre de logement que l’on propose: quand un couple a un ou deux enfants, il veut partir en banlieue pour avoir vraiment de l’espace et même un jardin ». Et en effet, si les disparités existent entre Saint-Michel et le reste de Bordeaux, elles sont d’autant plus flagrantes avec la CUB. Cette désertification familiale, ne serait-elle pas alors un exode?

Louis Sibille

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La vidéo du conseil municipal avec l’intervention de Matthieu Rouveyre, ici

 

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