Ils font le Passage St Michel

Publié le 23 janvier 2012

Le passage St Michel s’est installé voilà plus de quinze ans face à la flèche, dans une mûrisserie de bananes du XIXe siècle. Cet espace de 1600 mètres carrés, répartis sur trois étages, est le plus grand marché d’antiquités et de brocante de Bordeaux. 26 marchands occupent les lieux. Rencontres.

 

Robert Vaisseau (avec Marie-Noëlle Laborde)

« Dans ma vie, j’ai toujours fait ce qui me plaisait. J’ai d’abord été professeur d’éducation physique, en Provence puis à Bordeaux. J’ai ensuite travaillé dans le commerce, en tant que marchand de biens indépendant notamment. Quand j’étais jeune, j’ai expérimenté le métier de brocanteur. A l’époque, j’étais chef scout et on chinait pour financer nos activités. Après, j’ai continué, par passion. Il y a une douzaine d’années, j’ai fini par ouvrir un magasin d’antiquités au Bouscat, pour préparer ma retraite. C’est Marie-Noëlle, ma femme, qui l’a tenu pendant huit ans. Quand je l’ai revendu, elle s’est installée à son compte. Elle a pris une licence auprès des douanes pour pouvoir travailler les bijoux et les arts de la table, c’est-à-dire le linge de table et l’argenterie. On se complète bien. Ça va faire huit ans que nous sommes au Passage St Michel, un lieu mythique. C’est un des plus gros groupements du Sud-Ouest, ce qui ramène du monde. En plus, c’est confortable. On a moins de contraintes de présence, grâce au collectif de marchands et à la présence permanente des courtières. Elles peuvent vendre ou renseigner le client à notre place. Ça permet de faire des salons à côté, comme les Quinconces, les Grands Hommes, Rauzan et, de temps en temps, Chatou à Paris. Etant de tempérament curieux, je ne me lasse pas de découvrir. A ce niveau là, le métier d’antiquaire est très riche. »

 

Odile Bonaventure

« Quand j’étais jeune, j’allais souvent voir les antiquaires avec mes parents, mes grands-parents. Je chine depuis toujours. Par contre, je suis brocanteuse depuis peu. Avant d’arriver au Passage St Michel, il y a six mois, je ne travaillais pas. Je suis une pure bordelaise mais je ne venais pratiquement jamais à Saint-Michel, j’allais plutôt à Notre-Dame ou aux Quinconces. J’assistais aussi à des ventes aux enchères. C’est le hasard des rencontres qui m’a donné envie de concrétiser mes rêves et de m’installer ici. En règle générale, j’essaie de connaître l’origine des choses que je vends. C’est ce qui m’intéresse le plus dans le métier, l’histoire d’un objet, un meuble qui vous parle. Je n’ai pas de domaine de prédilection. Ce que je propose sur mon stand, ce sont des coups de cœur, des ressentis, des regards… C’est assez difficile à expliquer. Après, je me suis associée avec Stéphane Renié, un sculpteur contemporain qui travaille uniquement le métal, à partir de matériaux de récupération. J’expose une partie de ses œuvres. En ce moment, il est en train de fabriquer une bibliothèque ronde. Du jamais vu ! J’adore le contraste entre l’ancien et le contemporain, ça se marie à merveille. »

 

Christian Autofage

« De 1979 à 1987, j’ai travaillé dans la musique. J’avais un studio à Bordeaux qui s’appelait Isis. On y enregistrait des maquettes, des disques, des spots publicitaires… C’est après ça que je me suis orienté vers le métier de brocanteur, avec un penchant pour le design. J’ai commencé par travailler chez moi, uniquement sur rendez-vous. Peu à peu, j’ai fais des déballages marchands dans le sud, à Avignon et Montpellier, puis les puces du design à Paris, où je vais toujours. Ça fait maintenant plus de trois ans que je suis au Passage Saint-Michel. Depuis une vingtaine d’années, je collectionne le mobilier XXe, des années 1950 à 1970. Dans la région, nous ne sommes pas très nombreux à proposer ce genre de marchandise. Pourtant, j’estime qu’il faut montrer ces choses aux gens, sinon ils ne savent même pas qu’elles existent. Mais Bordeaux reste une ville très classique. Dans ce métier, il faut sentir les tendances. J’ai beaucoup acheté par le passé, ce qui me permet d’avoir en stock des choses rares, qu’on trouve difficilement maintenant. Financièrement, c’est plus intéressant que d’acheter ce qui est à la mode. Depuis le temps que j’exerce, les marchands du coin me signalent des objets qui pourraient m’intéresser. Si ça me plaît, ils achètent l’objet et me le revendent, ou bien ils m’appellent et je me rends sur place, moyennant une petite commission. Je me suis également constitué une liste de clients dont je connais les goûts. Je sais exactement ce qu’ils recherchent. »

 

Evelyne Weinberg

« Avant de travailler dans la brocante, j’ai fait un tas d’autres métiers, notamment de la visite médicale. Comme beaucoup, je suis venue à ce métier par hasard. On a tous des parcours atypiques, on ne naît pas en voulant devenir brocanteur. Ce qui nous rassemble est un amour pour les beaux objets et, de client, on devient marchand. Mon installation au Passage Saint-Michel s’est faite naturellement, quand je suis devenue copropriétaire de l’immeuble, en avril 2011. Je n’étais pas brocanteuse avant ça, c’est très récent. Ici, c’est ma vitrine. Je suis plutôt spécialisée dans les années 1950 à 1970, le mobilier et les objets XXe siècle. Mais il suffit qu’un objet me plaise pour que je l’achète, sans trop me soucier de son époque, parce qu’on a une clientèle très diverse. En tant que propriétaire des murs, je n’ai pas de rôle particulier. Je suis simplement trésorière de l’association du Passage Saint-Michel, depuis mai. En pratique, je ne fais que gérer les salaires des courtières, payer les charges… Au Passage, il y a pas mal de turn-over, ça va ça vient. Certains sont là depuis très longtemps, d’autres débutent. Chaque brocanteur a un profil différent et on se complète bien. »

 

Karim Benarrache (avec Rémy Brossier)

« J’ai toujours été intéressé par l’Histoire, les Arts, la brocante et les antiquités. Je chine depuis un bon moment. Il y a quelques années, alors que je faisais de la formation, j’ai décidé de changer d’existence. J’ai rencontré Rémy qui était dans un cas de figure similaire, éducateur en crèche après une formation aux Beaux-Arts. Nous étions amis à la base, avec un goût commun pour les Arts et l’esthétique. En 2007, nous avons créé notre entreprise et commencé à écumer les salons professionnels d’Aquitaine. Ça m’a rapproché de mon identité, de ma nature. Être ambulant, ça implique très peu de temps pour déballer, vendre, puis remballer. A chaque fois, il y a des pièces que l’on ne peut pas amener, il faut prendre en compte le type de public. Et quand ça dure trois jours, on se doit d’être rentable sur trois jours ! Nous avons donc pensé à ouvrir une boutique, à devenir sédentaire. C’est un travail légèrement différent. La rentabilité se calcule sur une période beaucoup plus longue. Au niveau du boulot, c’est moins intense. Notre présence au Passage Saint-Michel est très récente, on est arrivé la semaine dernière. C’est un hasard, il se trouve qu’il y avait un stand de libre et que l’installation figurait parmi nos objectifs pour 2012. Pour l’instant, on a posé la moquette et les rideaux, amené les vitrines, travaillé sur l’éclairage… Officiellement, on commence mardi (17 janvier). »

 

Jean-Louis Poirier

« Il y a une quinzaine d’années, je peignais des lettres. Je réalisais des pubs à la main, des vitrines pour Noël, je décorais des voitures… Et puis, avec l’arrivée des autocollants, on n’a plus du tout travaillé manuellement, la machine a tué la profession. Ce n’était pas le même métier, ça ne m’intéressait plus. J’ai toujours chiné mais sans prendre conscience que j’en ferais un jour mon gagne-pain. Je possédais un grand hangar à Biscarosse, je l’ai transformé en brocante. J’ai commencé par vendre mes propres affaires, ça m’a vacciné. C’est dur de se débarrasser d’objets auxquels on tient, mais plus le temps passe, moins on s’y attache. A l’époque, j’étais ambulant, je travaillais la semaine à Biscarosse et le week-end sur la place Saint-Michel. C’est ici que j’ai appris le métier, petit à petit, sur le tas. Surtout que j’y connaissais rien ! Pendant un an et demi environ, j’ai fais ça au noir puis j’ai déclaré mes activités en 2000. Auparavant, pour entrer au Passage Saint-Michel, il fallait débourser deux à trois millions de francs (300 000 à 450 000 euros). Ça s’achetait un stand ! Ce droit d’entrée a été supprimé en 2006-2007. Avec la crise, plus personne ne pouvait se permettre une telle dépense. Désormais, on paie juste un mois de loyer d’avance. Ça fait quatre ans que j’ai mon stand ici et je suis maintenant président de l’association du Passage Saint-Michel. »

 

Bertrand Gaultier

« Ce sont des amis qui m’ont conseillé de m’installer au Passage Saint-Michel. Ils m’ont précisé que le lieu était assez fréquenté. J’ai donc saisi l’opportunité, pour essayer. En plus, le prix des stands est correct, à charge pour le marchand de l’aménager à sa manière. Je paie environ 300 euros de loyer. Je réalise de véritables lithographies, comme Degas ou Toulouse-Lautrec, un peu de peinture, mais je fais principalement de la gravure. J’ai un secret qui plaît beaucoup, c’est la gravure bicolore. A ma connaissance, je suis le seul à en faire en Aquitaine. Je suis également engagé dans un programme d’enseignement de la gravure dans les petites écoles et les collèges. En dix ans, j’en ai visité plus de 150. Je suis issu de l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux, où j’ai fait la spécialité gravure qui nécessitait un très bon niveau de dessin. Mais même avec ce diplôme reconnu, il m’était très difficile de vivre de mon art. Le gros problème de l’artiste est qu’il a besoin d’être exposé dans une galerie, de préférence à Paris. Dans ce métier, il faut vraiment s’attacher à obtenir une bonne reconnaissance et ça fait 25 ans que je m’y attèle. Tout le monde voulait que je reste au Passage plus longtemps mais je m’en vais quand même, cette semaine. »

 

Annick Pichard

« Après une maîtrise de lettre et une licence d’histoire, j’ai exercé des métiers divers qui ne me plaisaient pas. J’ai alors commencé à faire des meubles peints pour un antiquaire, jusqu’au jour où j’ai eu une allergie aux produits chimiques. Je ne pouvais plus travailler. Je me lamentais sur mon sort, je ne savais plus quoi faire. Un jour, une vieille marchande m’a conseillé d’acheter un lot de vieux costumes pour les revendre. Depuis, je suis brocanteuse spécialisée dans les vêtements anciens. Ce qui m’intéresse le plus c’est leur histoire. J’ai un stand ici depuis 17 ans. Mes plus vieux vêtements datent du XVIIIe siècle. Le costume me plaît car il est lié à l’histoire de l’humain. Le fait qu’il soit cousu main, qu’on voie le point de la personne qui l’a réalisé, le soin qu’elle y a mis. Je pense au nombre d’heures de travail. Il faut savoir que jusqu’au XVIIIe, le linge valait plus cher que les meubles. ça plaît aussi bien aux jeunes, pour leurs déguisements, qu’aux vieux, qui l’utilisent en décoration. »

 

Catherine Lormant

« À un moment donné, j’en ai eu marre d’avoir des patrons. Quand j’ai eu un enfant, j’ai bénéficié d’une année de congé parental. Pendant cette période, je n’ai fait que chiner, pour moi. Au bout d’un certain temps, j’avais tellement de marchandises que j’ai commencé à vendre. Résultat : ça fait 17 ans que je suis au Passage Saint-Michel. Le fait d’avoir un stand ici m’a permis de me constituer une clientèle sur toute l’Aquitaine. J’ai choisi cette voie par passion. Heureusement parce que sinon je ferais autre chose, c’est un métier très aléatoire. Je n’ai ni domaine, ni époque de predilection, je trouve ça trop difficile. Pour alimenter mon stock, je chine beaucoup et je fais des adresses lors de déménagements. J’ai également tout un réseau de clients, ou autres relations, qui m’appellent quand ils ont des choses intéressantes. Maintenant, il y a même des gens qui me contactent parce qu’ils n’arrivent pas à revendre leurs objets sur leboncoin.fr. Les temps changent. »

 

Gilles Distriquin           

« J’ai toujours travaillé pour moi. Pendant 30 ans, mon boulot était de restaurer de vieilles maisons. J’ai acheté ma première ruine en 1981 avec ma femme et j’ai commencé à la retaper. Je l’ai revendue pour en acheter une autre et ainsi de suite jusqu’en 2006. Cette année là, j’ai fait une chute de quatre mètres qui m’a cloué dans un fauteuil roulant pendant trois mois. Pour m’occuper, j’ai commencé à restaurer de vieux objets. De fil en aiguille, je suis devenu brocanteur. C’est un choix d’être au Passage Saint-Michel. Après neuf mois d’essai, je savais où je mettais les pieds. Je me suis spécialisé dans l’art populaire et l’enfance. Ça me plaît énormément, c’est passionnant. J’achète 90 pour cent de mes objets sur la place et je les restaure dans mon atelier, à la campagne. Maintenant que mon fils est installé comme kiné, je me considère comme un préretraité. Je gagne environ 700 euros net par mois mais l’important c’est le plaisir, pas l’argent ! »

 

Christelle Petridis

 « J’étais militaire pendant 18 ans et je suis en pleine reconversion. Le 15 novembre dernier, j’ai atterri au Passage Saint-Michel, pour six mois. C’est un essai, pour voir si ça me plaît vraiment. Depuis toujours, j’adore la brocante. J’en ai donc fait mon activité. En plus, ça me permet de m’occuper de mes deux petites filles de 4 et 6 ans. J’ai beaucoup de temps libre à leur consacrer, à côté du travail. Mon stand s’oriente plutôt vers les objets pour enfants mais j’ai aussi de la déco vintage, des années 1920 aux années 1980. Du coup, ma clientèle est plutôt familiale, avec des jeunes un peu nostalgiques. Ce qui marche très bien, ce sont les vieux bureaux et panneaux d’école. Je m’arrange pour toujours en avoir sur mon stand. Je souhaite avant tout leur faire plaisir. »

 

Sabine Drumont

« J’ai grandi dans l’univers de la brocante, des beaux objets. Mon père et ma mère, qui étaient professeurs, adoraient chiner. On avait toujours une armoire, une vieille pendule qui traînait. En grandissant, je suis allé vivre à Paris et j’ai beaucoup chiné à Saint-Ouen, aux puces. Je m’intéresse plutôt aux objets datant du XIXe siècle, parfois du XVIIIe, mais c’est plus souvent des coups de cœur, sans distinction d’époque. Vous voyez cette pendule, elle me vient de mon grand-père. Il n’y a pas de côté triste à se séparer d’un objet auquel on tient. Ce qui me plaît, c’est que l’objet se retrouve dans un autre univers, j’aime le fait de transmettre ces choses. Et puis c’est tellement agréable de voir les yeux des gens qui pétillent ! »

 

Alexis Dubourg

« J’exerce le métier de brocanteur depuis 2009 et je suis installé au Passage Saint-Michel depuis deux ans environ. Avant ça, j’étais militaire. Arrivé à la préretraite, j’ai voulu faire autre chose, changer de domaine. À l’époque, j’étais déjà un grand collectionneur, de montres notamment. Ce qui me plaît par-dessus tout, mon domaine de prédilection, c’est l’Art Nouveau, les objets des années 1900-1930. Mais ça ne m’empêche pas d’aimer les années 1970 ou le design. Il faut être curieux. Ce qui est fantastique, c’est qu’on en apprend tous les jours. Être brocanteur, c’est avant tout une passion, renseigner le client, lui faire plaisir. Dans ce métier, tout marche au coup de cœur ».

 

Guillaume Huault-Dupuy

 

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