« C’est le peuple qui a gagné la guerre, pas le FLN »

Publié le 06 janvier 2012

Tiraillé entre le rêve de l’indépendance et le dégoût de la guerre, Abdelkader a passé son adolescence englué dans un paradoxe. Soutenir le FLN tout en protégeant des Harkis.

A l’intérieur d’une épicerie de la rue des Menuts, Abdelkader* fait partie de ces clients dont les achats ne sont prétexte qu’à demeurer des heures à discuter en arabe. Il se tient là, au coin de l’épicerie, attentif et discret. Il parle peu, sourit beaucoup d’un air aussi gêné que bienveillant. A la seule évocation de la guerre d’Algérie, il s’anime, agite ses mains comme pour attraper les mots qu’il se met à chercher et affirme, la carrure redressée « La guerre d’Algérie, je peux vous en parler de A à Z ».

Abdelkader a 70 ans. Il n’a que 12 ans et vit dans le village de Sidi Nassa près de Constantine lorsque la guerre se déclenche dans son pays. Il ne prend pas les armes. Sa famille n’a pas été touchée directement. Mais en temps de guerre l’inaction n’existe pas : « Quand on est au milieu d’une guerre, on ne peut pas ne pas participer. Tout ce que l’on fait aide ou nuit à un camp. Nous sommes obligés de choisir. Moi j’ai aidé le Front de Libération National. Tout le monde autour de moi aidait le FLN. On leur apportait à manger, des cigarettes, des paires de chaussures. On les protégeait».

" Là, c'est mon village. J'ai vu la guerre d'ici. Les combattants du FLN venaient se cacher dans ces montagnes"

Il s’arrête de parler, jette un coup d’oeil sur le public qui se regroupe autour de son récit et propose de continuer au fond de l’épicerie. « En réalité, le FLN s’est rendu coupable de beaucoup de souffrances causées au peuple algérien. Ils ne nous protégeaient pas. C’est nous qui les protégions. C’est nous qui garantissions notre propre sécurité. Je connaissais beaucoup de harkis que j’ai protégés contre le FLN et j’aidais aussi le FLN. Mon seul souci c’était de ne pas causer la mort d’un Algérien. Des Algériens qui tuent des Algériens alors que nous sommes en guerre contre la France, je trouvais ça stupide. Si un homme se présentait blessé à notre porte, on l’aidait, peu importe s’il était du FLN ou harki ». Et de rappeler ces gens tués par le FLN parce qu’ils avaient mouchardé : « Ils disaient qu’ils combattaient pour nous mais n’hésitaient pas à retourner l’arme contre nous quand ils pensaient que c’était nécessaire ».

Abdelkader a appris à se méfier de toutes les armées, sur tous les fronts. Lui revient cette scène où son père est battu devant lui par un membre du FLN parce qu’il avait refusé de prendre les armes : « A ce moment-là, si j’avais eu 18 ans j’aurais intégré les harkis, sans hésiter, pour le tuer». Avoir résisté à la propagande agressive du FLN, telle semble être sa fierté, à l’heure où les Algériens s’arrangent davantage pour prouver leur soutien aux hommes de la libération : « Je les aidais pour se nourrir parce qu’ils sont des êtres humains avant tout mais je n’ai jamais voulu entrer dans leur jeu en leur livrant des hommes. Certains l’ont fait mais moi jamais et je ne le regrette pas ».

Un homme dans l’épicerie l’interpelle, « Rndek ouchte koule »,   »Fais attention à ce que tu dis », l’index dépliant sa paupière inférieure, ce geste de méfiance bien connu des Algériens. Menace ou conseil, il semble que la guerre soit encore là, qui palpite sous les mots. Une guerre des mémoires dans le fond d’une minuscule épicerie bordelaise. Abdelkader ne veut pas donner son nom, ni sa photo. Comme pour s’excuser, il propose de revenir avec des photos de son village. Ce qu’il fait, quelques heures après, dans une euphorie enfantine.

« Je pense que c’est le peuple qui a gagné la guerre, pas le FLN, parce que sans notre soutien, le FLN n’était rien. Des gens avaient perdu de la famille, tuée par ces hommes et, en 1962, on les glorifiait comme nos libérateurs sans parler du mal qu’ils ont causé ».

Un homme entre dans l’épicerie. Il lui manque un bras. « Lui, c’est un harki mais il ne parle jamais de ça ». Les deux hommes se connaissent vaguement, échangent quelques mots parfois mais ne parlent jamais de la guerre : « Il y a les bons et les mauvais harkis. Certains faisaient leur travail sans faire de mal. J’en connais un qui me voyait amener de la nourriture au FLN et me laissait faire. Je sais que des harkis ont tué des Algériens, parfois même des femmes, mais personne dans mon village n’éprouve de rancœur envers ceux qui sont restés. On sait que le contexte de la guerre était difficile. J’ai des amis harkis en Algérie. Le passé c’est du passé. Je n’en veux à personne ».

En 1964, le chômage et les caisses vides du pays amènent Abdelkader de l’autre côté de la méditerranée. Il s’installe à Bègles, travaille dans le bâtiment et élève ses enfants jusqu’à sa retraite. Il retourne dans le village de son enfance deux fois par an. Si son épouse n’était pas malade, il jure qu’il retournerait y vivre définitivement, puis se ravise, en pensant à ses enfants, déjà grands, mais dont il ne veut pas s’éloigner.

Dans ce nouveau tiraillement, Abdelkader s’amuse à voir en Saint-Michel une possible échappatoire «  Saint-Michel, c’est à la fois la France et l’Algérie. J’ai toujours été entre les deux. Ici, j’ai les deux à la fois ».

Louisa Yousfi

*Le prénom a été changé

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