Catégorie(s) | Les gens du quartier

Un parfum de désillusion

Publié le 06 janvier 2012

"Ici, on est tous président": un principe cher et conforme aux convictions des bénévoles du Samovar

Partons ensemble à la recherche de la conscience politique de Saint-Michel. Et pour une première approche, rien de tel qu’un petit tour dans le quartier au lendemain du lancement officiel de la campagne de François Hollande sur France 2 et Libération.

15h, départ à la chasse aux téléspectateurs de l’allocution du candidat du parti socialiste. Il s’exprime dans exactement cinq heures dans le journal de France 2. Au Girundia, le casse-croûte et salon de thé de la rue Gaspard-Philippe, trois habitués en sont au digestif. David, un restaurateur au chômage, a Saint-Michel dans la peau. Il y vit, il y mange et travaille au fameux bar de la rue des Faures, le Boqueron. Mais surtout, il y vote. Quoi qu’il arrive. « J’ai toujours voté. Avant à gauche, puis à droite et maintenant je suis communiste », ironise-t-il avant de conclure par un clin d’œil : « La dernière fois, j’ai voté à droite, c’était pour Ségolène ».

Dans la poche de sa veste, « Le Monde » et le « Libé » du jour. La une « du journal du parti socialiste », selon David, affiche le début de l’adresse aux Français de François Hollande. Adresse complète en page deux et trois que David n’a même pas pris la peine de regarder. Il en fera de même pour l’allocution : « A quoi ça sert, le peuple de gauche votera à gauche de toute façon ».

Le peuple de Saint-Michel est, au vu des résultats aux élections, « un peuple de gauche », comme le dit David. Mais la sensibilité politique du quartier, c’est aussi la part importante de non-votants et de non-inscrits. Selon les chiffres fournis par le quotidien Sud Ouest, sans compter les personnes qui n’ont pas le droit de vote, près de 33% des habitants de Saint-Michel en âge de voter n’étaient pas inscrits pour les dernières municipales. Sans compter une abstention de près de 52,8% contre 34,8% à l’échelle nationale.

«Révolution».

La pénombre entoure désormais la flèche Saint-Michel et pas un seul téléspectateur avisé pour l’allocution du candidat socialiste à l’horizon. Pourtant, pas question de rentrer bredouille. Il reste une heure à François Hollande pour tenter de convoquer le maximum de citoyens à son rendez-vous télévisé. Dans la rue Camille-Sauvageau, le gérant du Relais Saint-Michel passe le dernier coup de balai, évitant les pieds des deux clients accoudés au comptoir. Personne ne se doute que le visage du candidat PS s’affichera dans quelques minutes sur leur petit écran.

L’un, plutôt remonté et éméché, se lance dans un monologue d’une dizaine de minutes. Il répète inlassablement les même mots. Il en change parfois l’ordre mais ils finissent par former la même phrase, comme pour marteler un message: « Mais comment voulez-vous aujourd’hui faire confiance à la politique ? Mais, la politique, comment voulez-vous, aujourd’hui, lui faire confiance ? Faire confiance à la politique ? Aujourd’hui ? Mais comment voulez-vous ? »

De retour dans la rue Gaspard-Philippe, Karen, une habitante du quartier, attaque son verre de blanc à la terrasse de la brasserie Les Antiquaires. L’allocution commence : « Ah bon, y a Hollande à la télé ce soir? Ben ouais ça m’intéresse mais là je bois un verre ! Je regarderai les commentaires demain ». Si Hollande peut attendre, Karen, elle, attend « la Révolution » du système.

Raté. Comme l’allocution, le rendez-vous télévisé et le début de la campagne socialiste. Tout est raté mais ça n’a l’air d’inquiéter personne à Saint-Michel. François Hollande n’aura parlé qu’à peu d’entre eux. Sur la place, rien ne bouge. Frapper aux portes et s’incruster chez l’habitant ? A quoi bon, puisqu’ici, on dit que l’allocution «ne sert à rien».

Mosaïque.

Pour ne pas succomber à la résignation ambiante, ultime tentative, le lendemain du rendez-vous manqué, au bar alternatif C’est chez Nous. Ici aussi, on a des priorités: s’intéresser à la campagne? Oui… mais après une bonne nuit de sommeil. « Bien sûr que je m’intéresse à la politique. Comment peut on faire autrement ? J’étais fatigué ce soir-là alors j’ai regardé des résumés, confie Frédéric. Moi, je vais voter à gauche mais je suis assez frustré. François Hollande manque de matière et charisme. Je peux comprendre que l’on s’en fiche de son allocution. Si ça avait été DSK, il n’y aurait eu aucun souci ». Le gérant tient à ce que son café reste un lieu apolitique, même s’il ne s’en cache pas : « Je suis ici à Saint-Michel car c’est un quartier populaire, d’artistes et d’étudiants et je me sens proche de ma clientèle ».

Trois pâtés de maison plus loin, Florent, un étudiant bordelais contribue à l’activité du salon de thé et de lecture associatif, Le Samovar. Un espace autogéré, collégial et sans hiérarchie. Un système idéal selon le bénévole : « Le fonctionnement du Samovar correspond à ma conception de la politique. Pour moi, la politique, ce n’est pas celle des partis. C’est pour ça que je ne compte pas voter pour les présidentielles. Les élections servent juste à redistribuer le pouvoir et même les partis minoritaires sont dans ce jeu-là. Que les habitants de Saint-Michel se foutent de l’allocution de François Hollande ? Ca ne m’étonne pas et je trouve ça rassurant. Ils n’ont plus confiance… »

François Hollande pourrait bientôt être aussi l’un de ceux en qui on ne croit plus. Sur la une de  »Libération » du 3 janvier, parmi les premiers mots qu’il adresse aux Français, on peut lire: « Je suis candidat pour redonner espoir à la France ». Justement, de l’espoir, en reste-t-il à Saint-Michel ? Les témoignages récoltés laissent l’impression d’une mosaïque émaillée d’espoirs fragiles.

Ludivine Tomasi

Jean Peteaux, politologue à Sciences-Po Bordeaux tente d’expliquer cette forme de désillusion politique:

« Saint-Michel s’inscrit dans une tendance générale de désamour pour la politique en France. Les gens sont de plus en plus inquiétés par la personnalité des candidats. Les dernières études de Triélec (l’observatoire des élections, NDLR) montrent par exemple que seuls 31% des sondés pensent que Nicolas Sarkozy comprend leurs problèmes. Ils représentaient 54% au début de son quinquennat. La perception des candidats est à l’image de ce qu’ils donnent d’eux-même : celle de l’impuissance face à l’hégémonie des marchés. D’où la perte de confiance. Pour ce qui est de Saint-Michel particulièrement, ce phénomène prend encore plus d’ampleur parce qu’une part plus importante de la population connait ce qu’on appelle la désaffiliation sociale. C’est à dire des personnes qui ont perdu les liens sociaux faute de travail par exemple. Ils se retrouvent seuls, confrontés à des problèmes qu’ils pensent être les seuls à connaître et à devoir régler. Pour autant, Saint-Michel affiche un tissu associatif et un ancrage à gauche forts ».

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1 Commentaires de cet article

  1. talmont Says:

    Une précision, je ne suis pas un fan de DSK (surtout pas de ses frasques)…mais évoquais bien entendu son charisme par rapport à celui de François Hollande…Merci

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