Le chant des chacals

Publié le 10 janvier 2012

Marcel Duc est est l’un des rares anciens combattants français de la guerre d’Algérie à vivre dans le quartier Saint-Michel. Portrait d’une « vermine » traquée par des « charognards ».

Marcel Duc garde précieusement sa carte d'ancien combattant. (Photo Louis Sibille)

1958. Le brigadier Marcel Duc est assis en haut du poste n°506 d’Alazetta, sur un piton du djebel algérien près de la frontière marocaine. Il fait froid, il guette, il attend que son quart de garde se termine. Il appartient à la DBFM, la Demi-Brigade des Fusiliers Marins. Au milieu de la nuit, les hurlements des chacals percent le désert étoilé. Un récital déchirant, un bavardage sinistre qui effraie la première fois. Le chacal, c’est cette sorte de chien, qui se repait de vermines, de charognes, de pourritures. C’est le « hurleur » en sanscrit, ou Anubis, le dieu de la mort dans l’Egypte antique. Marcel Duc fume une cigarette, l’une des seize paquets mensuels de « Troupes », les clopes sans nom fournies par l’armée. La mélancolie le saisit et se déploie au fil des bouffées. Il écoute le chant incessant, impétueux. Soudain, une mitraillette crépite. Les chacals sont des fellagas. Le poste 506 se réveille en sursaut et canarde à tout va. Les chacals sont rapidement abattus. Marcel Duc n’a pas tué. Ce n’était pas son rôle. Sa façon « raisonnable » de résister à la folie fut la lâcheté. Ou le dégoût d’une guerre qu’il n’avait pas voulue. Ainsi se termine ce premier voyage au bout d’une nuit.

A l’écouter, à le regarder, Marcel Duc est un héros célinien tout craché. A soixante-quinze ans, son dentier se casse la gueule à chaque fois qu’il peste. Il est l’un des rares anciens combattants français de la guerre d’Algérie à vivre dans le quartier. Il réside dans le foyer Sonacotra de la rue des Fours depuis treize ans. Sa seconde femme vient d’être admise à l’hôpital, « pour des troubles psychiques ». Il est seul. L’appartement est vide, la cuisine d’une propreté chirurgicale. Seule sa chambre abrite quelques souvenirs, quelques médailles. Toujours soucieux de dire « la vérité » , Marcel Duc reconnaît : «  Je m’arrange avec ma mémoire ». « En trichant comme il faut », aurait ajouté Céline, pour qui l’être humain n’était que de la « pourriture en suspens ». « Nous étions de la vermine », raconte Marcel.

Revenons à la case départ. En 1956, Marcel Duc a vingt ans. Après trois années à crapahuter à Lyon, multipliant les petits boulots sans jamais avoir de nouvelles de sa famille, il revient à Bordeaux pendant l’été. Et retrouve sa mère qui tient un bistrot à Bacalan. Ses premiers mots pour l’accueillir, c’est qu’il est recherché par la police et qu’il doit partir pour l’Algérie, service militaire oblige. « Ma mère aurait voulu que je crève là-bas pour toucher une pension », s’indigne aujourd’hui Marcel, un soupçon de rancune et de dégoût dans la voix. Quand il revient en permission deux ans plus tard, elle a vendu tous ses habits: « Je lui en ai collé une en pleine poire », lâche-t-il, un peu surpris d’un tel aveu. « Non mais franchement, c’est pas digne de faire ça à son fils », s’excuse-t-il.

Déserteur malgré lui, il part en urgence au centre de recrutement de Limoges. Un an après, il intègre la Marine, en tant que gamelier à bord du Surcouf, un escorteur d’escadre. Il donne un coup de main au cuistot et sert les troupes: « On mangeait tellement mal que certains perçaient leur gamelle, en signe de contestation, parce que les officiers se mettaient les bonnes denrées de côté. Ça leur valait trois jours d’arrêt ». Lui se comporte toujours de façon exemplaire. Une fois arrivé à Alazetta, il chasse de temps à autres un lièvre pour son officier. « Certains recevaient des colis et se goinfraient de pâté. Pas moi. J’étais le plus malheureux. Parfois, le Bosco, mon supérieur, me donnait une caisse de bières. Il était sympa, lui ». Pas comme son chef pendant une opération d’envergure, une opération pour apprendre le métier. « Après trois jours à essayer de prendre un blockhaus où il nous traitait comme des chiens, on crevait de soif. Il nous a amenés à un point d’eau. Surexcités, on s’est jeté dedans. Là, il nous gueule dessus et se marre. En fait il y avait un cadavre. L’eau était volontairement empoisonnée. Certains l’ont quand même bue en cachette. Pas moi ».

« La guerre, plus on croit s’en extirper, plus on s’enfonce »

Marcel Duc est peut-être de la vermine, mais il évite la charogne. S’il glapit, c’est pour mieux montrer ses blessures. L’une d’entre elles, c’est cet annulaire perdu. « On était allé rafistoler les barbelés. Quand on a repris la 4X4, il y avait une mine dessous. Et elle a explosé. Sonné, je me suis retrouvé à l’hôpital, le doigt en moins. Un pote a eu moins de chance, il s’est pris une vis dans la colonne vertébrale». Ce doigt manquant lui vaut d’être invalide à 10% et de toucher une « maigre pension ». « C’est dégueulasse, on risque sa vie pour la patrie et on est traité comme du guano. Vous savez combien on gagnait par mois en plus des clopes? 13 francs. C’est rien! » Là aussi, il a l’impression de s’être fait bouffer par l’Etat, « les charognards! »

Quelques souvenirs, la médaille protectrice de Saint Christophe et la main de Fatima, des balles et sa fourragère, une décoration d'une unité militaire. (Photo Louis Sibille)

« La guerre, plus on croit s’en extirper, plus on s’enfonce ». Du sable mouvant. Sa permission lui offre un bol d’air, malgré ses embrouilles familiales. Le quartier Saint-Michel, notamment, exhale une douceur particulière: « C’est là qu’on allait pour sortir. Les Capus (le quartier du marché, voisin de Saint Michel, NDLR) étaient pleins de restaurants ouverts tout le temps. Pour rencontrer des filles, c’était idéal, il y avait des petits théâtres, des bals, on mangeait souvent sur la place qui se recouvrait de toiles de tentes. Par contre, j’évitais les quais. On me disait que l’OAS réglait ses comptes là-bas. Et puis comme ma mère avait vendu tous mes vêtements, je n’avais que mon uniforme à me mettre sur le dos, j’étais facilement repérable. Je cachais souvent l’écusson de la marine sur le côté de mon épaule, contre un mur par exemple ». Il trouve que le quartier Saint-Michel a changé, que l’intégration trouve ses limites. « Avec les Portugais et les Espagnols, ça se passait pas mal. Mais maintenant, les Arabes, les Nègres, c’est trop. On ne se sent plus en sécurité. Chacun chez soi et c’est très bien ».

La nuit, Marcel Duc entend encore le chant des chacals. Ils sont nombreux, les fellagas, les officiers, l’Etat, sa première femme qui l’a abandonné avec ses trois gosses, et sa propre mère. Il donne l’impression d’être assailli, comme dans son poste 506. Déconfit. « On dit souvent que les gens nés sous les auspices d’une guerre sont malheureux ». En 39, il avait deux ans. Repos.

Louis Sibille

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2 Commentaires de cet article

  1. verin Says:

    je ne pense vraiment pas avoir ridiculisé Marcel Duc …Si ! le travail d’un journaliste, même débutant, n’est surtout pas un travail de romancier … l’article est fort, une belle promesse de plume … « raconter tout ça après… c’est vite dit …c’est vite dit …on a tout de même l’écho encore … » L.F.Céline, in normance …imagines tu commencer un article par « il est chauve, autoritaire,Alain  » … sans rancune …

  2. francois Says:

    Bonjour,

    vous vous dîtes journaliste, vous l’êtes probablement. Toutes ces tournures de phrases, un cliché par ligne, c’est du journaleux typique. Cet article n’a aucun intérêt, votre manière d’écrire est mauvaise, bref. Il faudrait commencer par apprendre à écrire sans faire le pseudo malin, peut-être le journalisme se porterait mieux. Et cela insuflerais un peu plus de respect pour ce type réfléchissant comme les gens de son époque, ayant mal vécu. Rien de nouveau.

    A bon entendeur…

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